
The Crown, splendeur, politique et solitude d’une grande reine
The Crown explore avec une somptueuse gravité, les coulisses du règne le plus long de l'Histoire. A travers le destin d'Elisabeth II, la série dévoile la tension entre devoir monarchique et élans personnels. Une splendide leçon de politique, mâtinée de tragique et de comique.
Réalisation : Peter Morgan | Genre : Historique | Année : 2016-2023
Les superlatifs ne manquent pas pour décrire le long règne d’Elisabeth II. C’est le plus long de l’Histoire humaine, tout devant celui de la reine Victoria, et plus ancien, celui de Louis XIV le Roi Soleil. Son nom est déjà emprunt de grandeur et de gravité, puisqu’il succède à une autre reine fameuse de la Renaissance anglaise, Elisabeth Ière, investigatrice de l’Âge d’Or. Et rien à redire dessus, le règne d’Elisabeth II ne manque pas d’aventure, de rebondissements et de drames humains dignes d’un véritable roman. Car la Reine Elisabeth, c’est plus qu’une simple reine avec une couronne, c’est un symbole vivant, un mythe représentant la puissance et la force du Commowealth. C’est la politique écrasante et implacable, le sacrifice personnel pour le bien du peuple, la tristesse voilée, la force de caractère, et la faiblesse humaine bien sûr. De toutes les séries historiques, The Crown représente un cas d’école dans la description des événements de ce long règne. Il évite superbement le simple documentaire pour nous transporter dans une surprenante odyssée intime où se mêle tour à tour et avec élégance l’ivresse du pouvoir, la politique froide et les tourments émotionnels. La reine n’est pas en reste et se permet même d’être en retrait face à d’autres membres de sa famille. Ce qui renforce cette histoire tentaculaire où les destins sont glorifiés, usés, voire brisés par cette royauté toute puissante. The Crown est exemplaire de ce fait, et se permet de montrer les visages les plus noirs du beau tableau blanc royal qu’on nous tend. Car au fond, ces personnages royaux sont des êtres humains, qui doutent, qui trébuchent, et qui se relèvent, ce qui nous les rapproche, pendant un temps, d’eux, avant de disparaître sous le voile de la monarchie. Ce qui fait la force de la série, c’est de parler également de bouleversements sociaux, de fracture politique, d’éloignement d’une certaine vision d’une royauté face aux soubresauts d’une société qui bouge. Le roman national The Crown, déjà tentaculaire, devient inextricable. Avant de peu à peu se dénouer au fur et à mesure que le temps passe. Un vrai pari remporté de haute volée, aux nombreux ingrédients secrets.

The Crown partie 1 : naissance d'une reine
La saison 1 de The Crown se concentre avec passion et abnégation sur les commencements de la jeune Elisabeth, fille aînée du roi George VI et Elisabeth Bowes-Lyon, “Queen Mum”. Fière, polie, pleine de volonté et sachant son futur rôle de reine arriver, elle sait se montrer digne de ses ancêtres. Sa soeur Margaret est son exact opposé : une femme séductrice et caustique, plus préoccupée par le tabac et les hommes, qui noue bientôt une liaison tapageuse avec Peter Townsend, pilote d’avion et écuyer du roi. Mais Winston Churchill est réticent à voir une femme monter sur le trône, et le peuple est encore attaché au vieux roi qui meurt doucement d’un mal des poumons. Le prince Philip de Mountbatten épouse Elisabeth et rumine la perte de ses titres dans la famille royale pour ne devenir que “prince consort”. Mais l’histoire étant chafouine, tout s’accélère : George VI meurt d’une thrombose coronaire à l’âge de 56 ans, Elisabeth apprend la nouvelle lors de son séjour au Kenya. La jeune femme fan de corgis, de courses de chevaux et de réflexions piquantes monte sur le trône à l’âge de 25 ans. Tous les regards sont braqués sur elle. Comme ses prédécesseurs féminins avant elle (Victoria, Elisabeth 1ère justement), elle n’a pas été préparée à l’énorme tâche institutionnelle qui l’attend. Et contre toute attente, la jeune femme apprend, assimile, discute, rend son jugement sous l’égide de Churchill, son “second” père. Côté famille, Elisabeth a fort à faire pour calmer les élans romantiques de sa soeur, son mari aigri par sa position, un gouvernement sceptique, une société d’après-guerre en pleine mutation et un vilain brouillard meurtrier dans Londres. C’est donc le baptême du feu pour Elisabeth. Autant dire que la naissance d’une reine, c’est fort compliqué.

Dès les premiers épisodes de The Crown, le scénariste Peter Morgan dévoile doucement et sûrement la recherche d’équilibre entre l’émotionnel et le politique. Il se permet des choix esthétiques jouant sur la surprise pour mieux tromper son spectateur. Ainsi, le premier épisode, dépeignant l’union entre Elisabeth et Philip, sonne comme un enterrement. L’ambiance est sombre, papa est malade, maman tire la tronche et petite soeur n’est pas emballée par son beau-frère, issu de la maison de Battenberg (anglicisée en Mountbatten) d’origine bâtarde aux nombreux membres… nazis, aux abonnés absents. Le second épisode voit la mort de son père chéri, le deuil, et son futur avènement, une naissance. Le chant bouleversant de l’enfant kényan à la fin sonne autant comme l’évocation d’une tristesse profonde que le glas d’une vie simple. La normalité dans The Crown n’existe pas, elle semble toujours être accompagnée d’une forme de lourdeur. Le poids du pouvoir, le sacrifice personnel pour l’entité monarchique, est écrasant. Côté esthétique, la série déploie une large palettes de couleurs qui définissent les avantages et les contraintes inhérentes à ce “métier” de roi. Ainsi, les robes Dior sont construites comme des armures, les tiares et bijoux sont lourds et clinquants, les intérieurs luxueux ressemblent à des prisons dorées, les extérieurs sous forme de jardins anglais bien entretenus sonnent faux. Le bleu royal des scènes intimes se frotte à la chaleur du jaune et de l’orange, comme pour plus appuyer sur la balance émotionnelle. La scène du couronnement en est un parfait exemple. On y voit une magnifique démonstration de la puissance britannique, avec ses décorations flamboyantes, ses sourires bienveillants et cette certitude qu’Elisabeth sera une grande reine. Toutefois, elle est contrebalancée par des œillades qui sautent, des mouvements de mains fugaces, des tons de voix qui trahissent une incertitude infinitésimale. Pour ces petits soubresauts de vie, la série est impressionnante.
La beauté de The Crown réside aussi dans l’interprétation des acteurs et actrices dans leur rôle respectif. Claire Foy (Timbré, Wolf Hall, Millénium 5) est impressionnante en jeune Elisabeth fraîchement couronnée. Sa figure juvénile est contrebalancée par un caractère rigoriste, perfectionniste, parfois sec par moments, mais qui peut s’avérer chaleureux voir même drôle en privé. On la voit parfois hautaine et dure envers ses proches, mais n’est ce pas une façon de maintenir l’ordre? Que dire aussi de Margaret jouée par Vanessa Kirby, (Napoléon, Everest, Mission Impossible) une jeune plante étouffant sous le protocole royal, n’aspirant qu’a vivre une histoire d’amour avec Townsend, réduite à un rôle de faire-valoir. Ou encore Matt Smith (Game of Thrones, Doctor Who) en Prince Philip qui souffre de sa position bâtarde de prince consort.

Outre le côté relationnel, la série ouvre les portes de l’Histoire avec un grand H. On voit défiler de grands personnages qui ont marqué durablement l’Angleterre d’alors. Les figures historiques entourant la jeune Elisabeth ne sont pas en reste. Difficile d’oublier le père spirituel et père de la Nation Winston Churchill, qui donne à Elisabeth ses premières grandes leçons de politique. Ou encore l’austère Mary de Teck, sa grand-mère, femme de caractère et d’honneur qui rappellera constamment à Elisabeth son devoir monarchique au risque de froisser ses propres enfants. L’arrogant duc de Windsor, oncle de la reine, est le miroir déformant de cette dernière, un homme mangé par son orgueil et son désir. Tout cela rend l’histoire plus passionnante qu’une encyclopédie sur la famille royale, pour sûr. Mais ce qui frappe la série, c’est en filigrane une certaine condition féminine. Entre Victoria et Elisabeth, il n’y a que 120 ans…et l’on se rend compte que la formation des dames de l’aristocratie n’a pas varié d’un iota, réduisant celles ci dans un rôle de décoration. Margaret est piégée dans une société conservatrice en ne pouvant se marier à sa guise, le remariage d’une personne divorcée étant interdit dans l’anglicanisme. Sans oublier les mutations d’une Angleterre d’après-guerre bouillonnante mais encore sonnée, régnant sur un Commonwealth gigantesque aux aspirations d’indépendance vivement condamnée.
La naissance d’une reine n’est pas sans heurts. On voit avec douleur une femme muter, devenir petit à petit cette créature royale indescriptible et inaccessible. Son rôle d’épouse et de mère sont secondaires, ce qui est mal perçu dans une société encore attachée à ses valeurs. Pourtant Elisabeth ne faiblit pas, et fait preuve d’un grand sens de l’esquive et d’acuité. Malgré son amour pour sa soeur, elle lui rappelle ses droits princiers et met fin à ses rêves. Face à son manque d’éducation, elle engage un précepteur pour se former. A son peuple, Elisabeth se montre attentive, tout en cultivant une certaine froideur qui l’empêche de voir la vérité en face (le fog de Londres de 1952). Face à ses ennemis, elle choisit la diplomatie et la répartie, quitte à froisser quelques esprits chagrins. Entre patriotisme, évolution sociétale et devoir royal, une reine est née. La petite “Lilibet”, comme l’appelait son grand-père, s’est transformée en “Gloriana”, la reine des fées, la protectrice de l’Angleterre.

The Crown 2e partie : doutes et solitude d'une reine
La deuxième saison couvre la période entre 1956 et 1964, cela fait une petite décennie que la reine est reine. Les problèmes s’accumulent : la crise du canal de Suez de 1956, son ministre Harold MacMillian la lâche en 1963 suite à l’affaire Profumo, et en plus son désir de maternité est quelque peu contrarié par un mari fuyant et autoritaire, se révèlant être un fort mauvais père envers Charles, le prince héritier, qu’il reproche d’être trop sensible. Sa soeur Margaret se rapproche dangereusement du photographe Anthony Armstrong-Jones, séducteur et flambeur qui fait tomber la belle princesse dans ses filets. Le prétentieux duc de Windsor est toujours aussi remuant et faux-jeton, et un petit nobliau sans importance, Lord Altrincham, écrit une critique cinglante envers elle. On lui reproche sa froideur, son manque de jugeotte et son apparence physique jugée peu attirante. Elisabeth aux abois s’inspire alors du jeune couple Kennedy, incarnant un renouveau dans la représentation politique et l’image du pouvoir. Le prince Philip est plus que jamais tourmenté par ses démons intérieurs et son enfance malheureuse, faisant difficilement la part des choses. Ses amis fréquentent des milieux troubles et débauchés qui risque de faire vaciller l’image bien lisse que Philip veut se donner… Face à ces problèmes, Elisabeth joue un fragile et dangereux exercice d’équilibrisme, au risque de tomber parfois du mauvais côté. Elle semble parfois maîtriser la situation, mais comprend bien vite qu’elle doit parfois laisser faire. Sa devise sera “never explain, never complain” (ne jamais expliquer, ne jamais se plaindre). Quitte à briser la fameuse “muraille autoritaire” que la famille royale doit incarner depuis des millénaires… Elisabeth l’admet difficilement, mais le poids de la couronne est parfois lourd à porter. Peut-on survivre si aisément à la trahison, l’orgueil et l’intransigeance des gens qu’on déteste et aussi qu’on aime ?

Dans The Crown, être un souverain n’a jamais été aussi périlleux et ingrat. Chaque pas de côté se transforme en désastre. Une petite parole déplacée se mue en raz-de-marée. Des relations douteuses provoquent l’indignation nationale. Bien qu’Elisabeth n’est plus la Lilibet des débuts, elle comprend que le métier de reine s’apprend… durant toute une vie. The Crown se surpasse dans la reconstitution historique avec des extérieurs toujours plus crédibles et des scènes toujours plus intenses. Le poids de l’Histoire présente et passée se fait davantage sentir durant cette saison. On y parle de l’inextricable nœud d’intrigues autour du canal de Suez ou l’autorité royale est mise à mal à des aspirations d’un gouvernement sans concession. On parle franchement et tristement du passé de Philip, son enfance traumatique durant la guerre. On étale sans retenue le passé nazi et déroutant du duc de Windsor et de la scandaleuse Wallis Simpson. Plus étonnant, la série dévoile le vrai visage des personnes que l’on côtoie dans cet univers royal. Mark Philips, ami noceur de Philip, et bien sous tous rapports, est un débauché qui risque de mettre en péril l’union entre Elisabeth et ce dernier. Billy Wallace, fiancé de Margaret, est un loufiat sans honneur qui la ridiculise, tandis que son futur époux est un coureur de jupons invétéré ayant mise enceinte une maîtresse avant son mariage. Les membres du gouvernements apparaissent tantôt comme des alliés, tantôt comme des brutes égoïstes. Quant au couple Kennedy, on critique aisément Jackie et ses tirades franches quand c’est plutôt JFK qui est à blâmer avec son arrogance et son orgueil. L’on critique les aspirations du Ghana vers l’URSS quand il s’agit simplement de survie et non de “caprice” comme l’aurait fait remarquer un ministre! La société d’après-guerre a évolué, le Commonwealth se raréfie, la puissance britannique est bouleversée. Même Buckingham Palace, sous ses belles dorures, apparaît comme dépassé et ringardisée par sa propre grandeur. L’essor de la presse, et de la télévision, rendent caduques cette idée d’une royauté inaltérable, intouchable, inaccessible. L’époque à changé pour sûr. Bref, ce jeu de dupes ne risque pas de faciliter la tâche d’Elisabeth pour le maintien de l’ordre et de la souveraineté.

Elisabeth, parlons en. Elle paraît plus humaine, plus fragile dans cette saison 2 de The Crown. Mais elle se sait consciente de son pouvoir et déploie des talents de diplomatie et de pirouette politiques fascinants. Ses décisions déplaisent de plus en plus, alors que la reine sait qu’il n’y a pas d’autres solutions. Désireuse d’avoir d’autres enfants, Elisabeth sent que Philip lui échappe. Pire, des rumeurs de tromperies et une photo compromettante d’une ballerine, trouvée dans son sac, semblent plus catastrophiques qu’une énième guerre. Son ego de femme mariée en prend un sacré coup, mais la reine surpasse bientôt (et malgré elle) cette douleur logique. Etant gouverneure suprême de l’Eglise d’Angleterre, Elisabeth ne peut envisager le divorce, le scandale serait trop grand. Elle prend les devants et fait preuve, d’une certaine dureté. Dans un épisode tragi-comique façon comédie de boulevard, elle force Philip à s’habiller de façon romantique style chevalier servant en chapeau et cravate, pour venir la recevoir devant les caméras. Son gouvernement ne la respecte pas toujours mais elle doit faire avec et prendre des décisions nécessaires qui lui font horreur. Alors qu’elle se sait timide, elle observe avec envie le charme et l’accessibilité du couple Kennedy, pour trouver une solution contre le Ghana se rapprochant de l’URSS. Il suffira d’un fox-trot enlevé avec le chef du pays pour réconcilier le pays avec le Commonwealth. Et la presse l’adoube. Elle est bouleversée par le passé sexuel de son beau-frère mais n’en dira rien à Margaret pour ne pas la blesser et éviter la crise. Elle accepte sans sourciller les requêtes de Lord Altrincham, en fréquentant davantage le peuple et de plus se montrer à la télévision pour une meilleure “visibilité”. Sa mère fustige dans un orgueil de vieille classe la fin d’une monarchie muraille, pour se dévoiler davantage et craindre d’en exposer trop. C’est en ça que la saison 2 de The Crown est aussi réussie. Le compromis passe par un apprentissage douloureux de faire face à une réalité implacable. La leçon de politique de cette saison rend l’histoire toujours plus complexe. Finalement, la conclusion de la saison 2 de The Crown est illustrée par cet adage bien connu : au sommet, on est toujours seul(e).

The Crown 3e partie : confirmation d'une reine
Plus de vingt-cinq ans ont passé depuis l’accession au trône. Bienvenue dans les seventies ! Mais point de disco ou de chansons joyeuses et tapageuses, l’heure n’est pas trop à la fête. L’Angleterre est moribonde financièrement et souffre du choc pétrolier de 1975. Winston Churchill décède, c’en est fini des conseils bienveillants du Vieux Lion. Une page se tourne. Mais pas le temps de ruminer, Elisabeth à fort à faire avec sa propre famille, encore. Son meilleur ennemi le duc de Windsor se meurt d’un cancer du larynx, Margaret n’aime plus son mari et le fait (très bien) comprendre en s’affichant avec des jeunots sur son île Moustique. Le prince héritier Charles de Galles souffre d’un gros manque de reconnaissance et (on peut le dire) d’amour et se rapproche d’une certaine Camilla Shand. Mais Elisabeth ne peut compter sur son entourage politique. Face au désastre, le très à gauche Harold Wilson prend la décision très impopulaire de dévaluer la livre sterling. Pire, un espion de l’URSS est suspecté de vivre dans son entourage royal et de semer la zizanie. Lord Mountbatten montre les premiers signes inquiétantes d’une rébellion politique qui risque sérieusement de mettre en péril la couronne. Comble de l’ironie, son budget personnel est mis à mal par la conjecture économique (l’histoire se répète!) et se voit dans l’obligation de réduire son train de vie royal. Son dernier ennemi, le duc de Windsor, est à l’article de la mort, ce qui la touche plus qu’elle ne le pensait. Mais c’est une dernière catastrophe humaine qui va définitivement faire vaciller l’impassible caractère de la reine. Si en apparence la monarchie britannique semble immuable, à l’intérieur c’est une explosion de changements intimes, politiques et financiers qui s’imposent à Elisabeth…

La 3e saison de The Crown voit un changement de casting du à la temporalité des événéments. Bonjour à la merveilleuse Olivia Colman (la Favorite, The Lobster, Fleabag) qui interprète une reine quadra, mère et épouse établie, volontaire et disposée à faire de son mieux dans un contexte social morose. Olivia Bonham Carter (Harry Potter 5, Chambre avec Vue, Sweeney Todd) campe une Margaret coquine et fantasque dont les réparties lubriques font rire de bon coeur quand ses doutes et sa dépression nous font pleurer. Tobias Menzies (Outlander, The Night Manager) joue un Philip plus apaisé, mais toujours en proie aux doutes quand à sa mère en pleine crise mystique ou face aux désordres sociaux. La révélation de cette saison de The Crown est sans nulle doute Josh O’Connor, (Challengers, La Chimère, Lee Miller) jouant un prince Charles gauche et touchant. Celui-ci cherche sa place dans une famille royale guère empathique qui ne lui tolère aucun écart, et ne lui laisse aucun répit. On peut également citer la jeune Erin Doherty (Le Jeu de la Reine, Chloé, Adolescence) épatante en princesse Anne piquante et caustique. Cette créature n’hésite pas à porter des pantalons, monter comme une virago, rabrouer père, mère et frère, écouter du disco en nouant une relation de passage avec… Andrew Parker Bowles, futur mari de Camilla Shand. Hé oui, fini le temps des jeunes filles en fleur, l’époque a changé. Mais la reine dans tout ça ? Toujours sur le qui-vive, Elisabeth a mûri. Son âge avancé lui a permis d’apprendre longuement sur la politique et ses rouages les plus tortueux. Mais elle ne peut empêcher sa mécanique bien huilée de sauter de façon parfois dramatique. Son conservateur royal fait partie des 5 de Cambridge, épatant chapitre de l’histoire anglaise (très bien raconté) où des espions anglais pour le compte de l’URSS ont sérieusement mis à mal la monarchie britannique. Son train de vie se voit grippé par les coupes budgétaires, et l’éboulement d’Aberfan (144 morts donc 116 enfants) fait craquer la surface. Le plus terrifiant épisode de The Crown, avec une reconstitution dramatique et précise des événements, où l’on verra la reine laissant (enfin) couler des larmes d’impuissance. Elle décidera par la suite de se rendre sur les lieux de la catastrophe, faisant preuve d’humanité dans cette machine monarchique. Mais en voyant la façon dont elle s’occupe de sa soeur Margaret, à la vie de plus en plus décousue, l’on comprend qu’Elisabeth sait faire preuve de douceur et de compassion.

La troisième saison de The Crown esquisse la transmission envers le jeune prince Charles. Mais aussi, de révéler les vieux démons de la Couronne comme l’épisode sur le pays de Galles dont il est le prince. Raillé par son prof de langue et les élèves pour son rôle fantoche et son caractère gauche, Charles se fait chantre de la culture galloise en s’intéressant sérieusement à la vie de ces gens. Avant de sérieusement découcher en voyant l’indifférence de ses proches et la froideur de sa mère sur ses préoccupations. La vieille école se heurte à la Nouvelle Vague, les vieux contre les jeunes, les anglais contre le monde entier, les femmes contre leurs maris trompeurs, les ministres contre le gouvernement, les enfants contre leurs parents. Jamais les confrontations n’ont été aussi tristes et prenantes que dans cette saison. Autre chose : le monde change plus fortement dans cette saison. La puissance britannique perd de sa superbe. La reine veille toujours au grain, au risque de paraître dépassée. Son documentaire censée réhabiliter la famille; A Royal Family, est un fiasco légendaire et ne sera plus rediffusé. Le budget royal coupé, la monarchie britannique ne peut plus rayonner comme elle le veut. Le comble. Mais sous les dorures, un coeur bat. Margaret reprend un temps goût à la vie au bras d’un nouvel amant plus jeune. Charles découvre l’amour avec la vive Camilla Shand, peu appréciée des Windsor. La réconciliation entre Philip et sa mère Alice de Battenberg, c’est la réconciliation définitive envers l’Ancien Monde et le Nouveau. Cet Ancien Monde mort avec le duc de Windsor, vaincu par un cancer incurable, dont l’orgueil, le ressentiment et la grandeur n’auront jamais connu la paix. Le clair-obscur des scènes, où la lumière victorienne des bougies est remplacée par de l’électricité, est bien le symbole de cette passation forcée vers le futur. Décidément cette célébration des 25 ans de règne est douce-amère.
Pour la première fois depuis son règne, Elisabeth voit son armure se fissurer. Mais il lui en faudra plus pour la déstabiliser. Rodée par l’exercice monarchique, madame la reine en a vu d’autres. Mais sous le vernis, la vérité d’un monde britannique craquèle : chômage massif, flambée de l’immobilier, scandales intimes et sexuels. Elisabeth sait capituler quand il le faut, ses larmes silencieuses sur Aberfan et son chagrin de voir sa soeur malheureuse sont sincères. Gloriana en a pris un sacré coup mais la vieille garde n’est pas encore morte !

The Crown 4e partie : guerre d'égo, guerre des sentiments
Années 80, Angleterre. Le soleil n’est plus au beau fixe. Les désordres sociaux arrivés dans la décennie précédente ont mués en catastrophe : le chômage explose, la misère grandit, le gouvernement est sur les rotules. Une créature politique du nom de Margaret Thatcher fait son apparition et s’oppose à la reine. Shocking. Celle-ci n’est pas en reste en sommant son fils de se marier pour perpétuer la dynastie. Une toute jeune Diana Spencer lui fait de l’oeil et semble convenir pour freiner les ardeurs du prince. Mais celui-ci ne lâche pas ses rêves et s’obstine à faire ce qui l’entend, au risque d’inverser les rôles de la victime et du bourreau. Quand a la jeune promise, il est évident qu’elle ne comprend pas les durs rouages monarchiques, et personne ne s’en soucie. Lord Mountbatten décède tragiquement dans un attentat revendiqué par l’IRA laissant le royaume traumatisé. Le conflit diplomatique entre Argentins et Anglais se mue en guerre des Malouines. Margaret, toujours dépressive (décidément), fait une découverte horrifiante sur des membres oubliés de la famille royale. Un soir de 9 juillet 1984, un inconnu, résigné et pauvre, se glisse au palais de Buckingham, détruisant pour le coup la certitude d’un palais inviolable. Plus que jamais la presse britannique s’acharne sur la famille royale. Un monde s’effondre, encore une fois. Si Elisabeth se sait intouchable, elle rencontre deux fortes résistances sous les traits de Spencer et Thatcher. Deux caractères opposés aux siens comme jamais, qui ne semblent pas comme tous ses sujets, courber l’échine devant elle. La guerre d’égo dépasse le cadre institutionnel et explose la société, la guerre des sentiments éclate entre le couple princier et semble sourdre d’une profonde colère. La reine serait-elle arrivée à la fin de son modèle royal ?

La saison 4 de The Crown est marquée par deux forts caractère qui illustrent la complexité et la différence d’opinion face à une monarchie viellissante et balbutiante. A ma gauche, l’excellente et bluffante Gillian Anderson (X-Files, le Dernier Roi d’Ecosse, Sex Education) en Margaret “Maggie” Thatcher. Ce monstre politique né pour conquérir et vaincre, affiche politesse et profonde (et ridicule et inutile) révérence envers la Reine, contenant mal une franche ambition dévorante. Ces deux femmes nées la même année sont diamétralement opposées en tout : milieu ouvrier pour l’une, dorure victorienne pour l’autre. Le “Kedgeree“, consistant plat ouvrier, se heurte au saumon poché royal en croûte de délicatesse. Le droit du sang royal se bastonne violemment à la méritocratie de Thatcher. A ma droite, Diana Spencer, jouée par la douce et convaincante Emma Corrin (Nosferatu, Deadpool/Wolverine) dont la ressemblance physique avec la princesse est bluffante. C’est une jeune et belle aristocrate issue d’une lignée ancienne (les Spencer remontent à la conquête normande) que la famille a choisi pour Charles, comme on choisit une vache pour s’accoupler au taureau. Terrifiantes (et bouleversantes) images d’une jeune femme atteinte de boulimie, dont le rêve d’émancipation se brise face au protocole. Le “conte de fées” n’en est pas un, et ne le sera jamais. Les rôles s’inversent. La reine et son entourage style barbons des Muppets se muent en bourreaux, Charles devient le grand méchant de la saison. Camilla Shand aussi fait preuve d’une certaine dureté et de lucidité en exposant clairement à Diana sa place de maîtresse indéboulonnable dans un épisode dérangeant, l’un des plus horribles de The Crown, dans le restaurant “Ménage à Trois” où toute une vie intime est exposée façon compte-rendu d’entreprise. Thatcher aussi fait les frais de ce système royal dépassé. Buckingham et Balmoral deviennent le théâtre d’une guerre des clans, et d’un enfermement digne d’une prison. On pourrait s’attendre à de la résignation, or il n’en est rien. Thatcher riposte par la rigueur, la dureté et l’intransigeance, tandis que Diana s’expose en public avec douceur et humilité, montrant un visage royal plus populaire et compatissant. The Crown leur fera connaître à toutes deux leur seul moment de joie : le défilé de la victoire des Malouines pour l’une, un anniversaire chantant et dansant sur Uptown Girl et l’amour de James Hewitt pour l’autre. Du scandale pur et simple pour Elisabeth, qui ne sait faire que ce qu’elle sait faire de mieux : se raccrocher à son rôle, encore et toujours. Décidément, dans cette saison, personne n’est sympathique.

Cette saison 4 de The Crown ne nous ménage pas côté émotion. Et là encore, la série se surpasse dans l’écriture et la narration d’une histoire britannique toujours plus tortueuse. Les épisodes où Diana est choisie avec en parallèle ce cerf mourant qu’on chasse, symbolisent la mort d’un être pour l’accouchement difficile d’une créature monarchique née dans la douleur et l’injustice. L’épisode de Michael Fagan est narré de façon franche et dramatique aussi, où l’on voit tout l’envers du décor d’une Angleterre ravagée par le néo-libéralisme et le thatchérisme. Avec ces HLM sombres et vétustes, ces murs grisâtres, la pauvreté enfle, faisant la queue pour une aide de misère dans une vie misérable et un climat misérable. Quelle opposition à la cage dorée et cliquante de Buckingham ! L’épisode dramatique de l’attentat de l’IRA contre lord Mountbatten reflète cette colère idéologique et religieuse qui éclate au milieu des gens sourds. La Guerre des Malouines sonne le glas d’un Commonwealth colonisateur et dictatorial, réprimant dans le sang toute velleité d’indépendance. Buckingham Palace apparaît comme un bateau au bord du naufrage noyé dans l’obscurité. L’épisode de Nerissa et Katherine Bowes Lyon, déficientes mentales enfermées contre leur gré dans une institution psychiatrique, en dit long sur la compassion zéro des membres de la famille royale. Sacrifiées elle aussi, sur l’autel de la gloire et du laisser paraître. Et même face au marasme, la reine surprend encore et toujours. Au dernier épisode, elle écoute avec gravité le volte-face du gouvernement de Thatcher. Conscience de son importance dans son combat politique et même sil elle ne partage pas les mêmes idéaux politiques, réellement attristée de l’évincement de celle-ci par son propre parti, elle la gratifie de l’Ordre du Mérite. Pour la première fois, la bête royale se courbe un peu. A la Guerre des Malouines, elle feint l’ignorance pour éviter un massacre. Envers l’intrusif Fagan, elle fait preuve de bonté, de bon sens et d’écoute. Mais son flegme aristocratique et son attachement à la couronne la laissent peu compatissante face à une jeune Diana qui n’en fait qu’à sa tête. Le système élisabéthain connait sa plus grosse erreur, qui n’est pas comprise du tout par l’entourage.
Face-à-face tendu niveau sentimental, la saison 4 de The Crown ne ménage pas la reine. Elisabeth rebondit, encore et toujours, mais son éloignement et sa dureté ne seront pas sans conséquence. Son attachement presque pathologique à ses valeurs, la réserve, le sens du devoir, la gloire du Royaume, est complètement dépassé. Pour la première fois de sa vie, le colosse monarchique laisse voir ses limites…

The Crown 5e partie : force de l'héritage monarchique
Nous sommes enfin dans les années 90. Le pays connaît un petit essor économique bienvenu soutenu par le conservateur John Major, puis les Travaillistes et Tony Blair. Ce qui n’efface pas totalement les sombres heures du thatchérisme. Ce pays qui souhaite que la reine abdique, et qui veut la remplacer par son fils Charles. Ce dernier, toujours entiché de Camilla, comprend que son union avec Diana est terminée. Malgré la tempête médiatique, il semble enfin s’imposer avec ses activités caritatives et ses relations parfois conflictuelles avec ses deux fils, William et Henry dit “Harry”. Les deux fils souffrent de l’image déplorable de leurs parents dans la population, et tentent d’avoir une vie normale. Les autres enfants de la reine sont malheureux dans leur vie maritale et le font savoir. Un nouvel obstacle fait son apparition sous les traits de Mohammed Al Fayed, milliardaire arriviste égyptien propriétaire des magasins Harrod’s, qui n’hésite pas à pousser son fils Dodi Al Fayed dans les bras d’une Diana toute puissante au bord du divorce. Elle aussi tente de survivre dans le radeau “people” qu’elle a malgré elle contribué à lancer en s’amourachant du docteur Hasnat Khan puis de Dodi Al Fayed, dans l’espoir d’y trouver la sérénité. Margaret trouve la paix en revoyant son amour de jeunesse Peter Townsend, mourant, pour une ultime réconciliation. Un incendie ravage le château de Windsor détruisant une centaine de pièces de grande estime. Quant au prince Philip, il noue une relation amicale et paternelle avec la comtesse Pénélope Knatchbull, endeuillée par la disparition de sa fille de 3 ans. Face au raz-de-marée médiatique, Elisabeth ne se soucie que de son cher Britannia, un yacht royal fleuron de la monarchie, désormais vieillissant et hors d’usage. Problème : la remise à neuf d’un tel engin coûte beaucoup trop cher, et le gouvernement se renvoie la balle pour financer de tels travaux. Il semblerait que le peuple anglais ait opposé une fin de non-recevoir en ce qui concerne la reine. Une première. Mais Elisabeth a-t-elle dit son dernier mot?

Saison 5 de The Crown, cinquième coup de force. Bienvenue dans la modernité des années 90. Les coups du sort, les désastres sentimentaux, politiques et royaux pleuvent sur la reine comme la grêle en mars. Mais la monarchie britannique en a vu d’autres c’est sûr. Imelda Staunton (Harry Potter, Vera Drake, Nanny McPhee) incarne une Elisabeth vieillissante face au destin qui s’acharne contre elle, avec une certaine grâce. C’est une dame âgée, qui sait au fond qu’elle incarne un monde qui n’existe plus. Pourtant, le cas Diana, et les chambardements politiques la forceront pour la première fois de sa vie à faire de lourdes concessions. Le Prince Philip, incarné par Jonathan Pryce (Brazil, Demain Ne Meurt Jamais, les Deux Papes), est un délicieux mélange de nostalgie vieux-jeu, de bonhomie et de sagesse dans un monde qui ne tourne plus rond. Fataliste, il admet que les liens avec son fils Charles n’ont pas été chaleureux, et trouve dans sa relation tendre avec Knatchbull la paternité qui lui faisait défaut autrefois. Que dire de l’impériale Diana interprétée par Elizabeth Debicki (Tenet, les Veuves, Maxxxine) au sommet de son art, qui n’est plus la jeune fille naïve mais une femme séduisante cherchant à devenir maîtresse de son destin. Les très bons Salim Daw (Avanti Popolo, Gaza mon Amour, Oslo) et Khalid Abdalla (The Square, Green Zone) sont très convaincants en Mohammed père, puissant et implacable et Dodi le fils, touchant et fragile. Dominic West (300, Colette, Tomb Raider) campe un Prince Charles d’âge mûr qui n’aspire qu’à épouser l’unique amour de sa vie et à avoir une bonne relation avec les gens qui l’aiment. Même si l’on sent poindre une blessure d’orgueil jamais vraiment réparée… Margaret est jouée par la merveilleuse Lesley Manville (Harlots, Another Year, Mum), dont la vieillesse et la maladie n’ont pas entériné sa joie de vivre, et ses excès. Mais le restes de l’histoire devient un marasme sentimental. La reine est impuissante face au démantèlement du Britannia en attraction touristique, la larme à l’oeil face aux caméras. Elle est contrainte d’accepter les divorces de sa famille, puis de cohabiter avec ce trop moderne Tony Blair qui ne lui plaît guère. Là ou l’orgueil et la vengeance pouvaient apparaître, elle continue de traiter Diana avec déférence, respect et tolérance, car elle reste la mère des héritiers au trône. Elisabeth épate par son sens de la répartie et de l’adaptation. Mais à l’heure de la “people-isation” de la monarchie, de telles manoeuvres semblent difficiles à soutenir. The Crown saison 5, nous le fait bien savoir.

The Crown, saison 5, se positionne donc sur la puissance révolue d’une époque révolue. Cette force monarchique, toute puissante, entière et pleine, connaît ici un profond essoufflement, un vrai cette fois. La sonnette d’alarme est tirée. La dichotomie vieille garde/avant-garde n’en est que plus éclatante ici. A l’austérité d’une reine implacable (du moins en apparence), se dessine une modernisation et une médiatisation parfois agressive d’une certaine royauté britannique. Sa papesse Diana, en saisit l’importance mais rarement l’ambivalence, comme lorsqu’elle craint un attentat contre sa vie ou qu’elle se confie durant l’interview célèbre de 1995 qui détaille de façon très directe les problèmes de la famille royale et l’adultère de Charles. Pour la première fois dans l’humanité, une princesse de Galles parle sans état d’âme et sans peur de maladie mentale, de boulimie, de sexualité, d’adultère ou de doute quand à la possibilité d’un roi Charles. Ce coup de poignard envers la reine et tout ce qu’elle incarne n’en est que plus violent. Survivent des bribes d’humanité dans ce marasme, tant bien que mal. D’abord Margaret, qui trouve la rédemption avec un dernier baiser à Townsend, ultime conclusion à une vie tourmentée. Camilla tente de se contenter de parler à son amour de toujours au téléphone, fataliste. Citons aussi les adorables William et Harry, souffrant d’être les rejetons d’un couple dysfonctionnel. Autre dysfonctionnement dans la relation amour-haine entre Mohamed Al Fayed et son fils Dodi, qui tente de mener sa vie comme il l’entend. Mais pris en étau par un père à l’ambition et l’orgueil dévorants, il peine à s’imposer. Son amour pour Diana pourrait changer la donne. Et chacun tente de se réfugier dans des causes qui leur sont chères : Diana et les mines anti-personnel en Bosnie (première aristocrate à s’en soucier), Charles avec la création du Prince’s Trust (devenue depuis King’s Trust) qui continue encore aujourd’hui à sauver des enfants et adolescents du Royaume-Uni, de la misère.
Des éclats d’humanité dans un monde de brutes, de presses à scandales et de dramas factices. Un monde ou Elisabeth pleure face à son Britannia démantelé, la fin d’un monde. Un monde qui s’arrête pendant un temps à l’année 1992, annus horribilis selon les termes de la reine qui fait enfin un aveu de faiblesse devant ses sujets. Une première dans l’histoire de la royauté. Gloriana n’est toujours pas la bête agonisante qu’on décrit parfois, même si elle a un peu perdu de sa superbe.

The Crown 6e partie : nécessité de la transmission royale
1997. Charles et Diana divorcent. C’est le second divorce royal depuis la séparation entre Henri VIII et Anne de Clèves en 1540… Diana savoure difficilement sa soudaine libération et ses liaisons sans lendemain. Sa relation avec Dodi Al Fayed, au départ thérapeutique, se transforme en amour. Mais le père de Dodi est du genre forceur et ambitieux pour sa progéniture. De plus l’ancienne fiancée de Dodi souhaite faire payer ce dernier sa faiblesse et son abandon avec force articles dans les journaux. Puis le drame survient. L’humanité entière pleure la mort violente de Diana et Dodi dans un accident de voiture survenu dans le tunnel du pont de l’Alma à Paris. La reine décide de ne pas sortir de sa réserve. Le peuple en colère gronde contre ce manque de sensibilité et ne peut plus se contenir. Le temps passe, inexorablement. Tony Blair n’est plus en odeur de sainteté depuis la guerre du Kosovo et ses manigances pour moderniser la Couronne, et son discours est chahuté à l’Institut des Femmes. Une page d’histoire se tourne. La “dianamania” fait place à la “willsmania“, faisant du prince William la coqueluche des ados de l’époque. Mais le rejeton aîné reste traumatisé par la mort violente de sa mère et de cette soudaine popularité. Ses relations avec son père sont difficiles, et il en pince pour une jolie roturière, Kate Middleton. Toutefois, sa popularité envahissante et leur entourage respectif étouffant risquent de mettre à mal cette idylle naissante. Son frère Harry, déconneur et noceur, se perd dans des beuveries sans lendemain. Le couple Charles-Camilla connaît son ultime soubresaut dans un mariage qui célèbre enfin près de trente ans de passion commune. A l’aube de son 80e anniversaire, Elisabeth et aussi Philip se positionnent bientôt comme les passeurs officiels d’un pouvoir monarchique qui a connu bien des aventures mais qui est toujours aussi vivace. Alors que les fantômes du passé errent dans Buckingham, serait-il enfin temps de faire la paix avec le passé et les autres ?

Nous voici donc arrivé à la fin d’une de des plus épatantes épopées du 20è siècle. L’émotion est encore une fois plus vive dans cette dernière partie qui ne sonne pas totalement comme une fin. Il semble que les désordres politiques et les crises institutionnelles ne sont qu’anecdotiques, voire inexistantes dans cette saison 6. Diana apparaît comme une seconde reine, une femme blessée, trompée et humiliée par sa longue procédure de divorce, et qui cherche à se venger de la famille royale. Mais le piège se renferme sur elle au vu des titre dans les journeaux. La première partie, terrifiante, dramatique et traumatisante retrace avec précision les derniers instants de la “princesse des coeurs”, puis la retombée de sa mort. C’est plus qu’un pays endeuillé, c’est un monde choqué, une famille détruite et une politique à l’arrêt face à une telle tragédie. Elisabeth se compromet une fois de plus dans son choix de ne rien montrer, mais l’époque n’est plus à la retenue, et l’Angleterre attend. Retour express à Londres où, les yeux parfaitement secs et la mine droite, la reine rend hommage à Diana devant les caméras du monde entier. Point d’orgue dans sa carrière d’équilibriste, et image saisissante, la reine s’incline devant le cercueil de Diana. Du jamais-vu en 1000 ans de monarchie – le roi ou la reine ne s’incline jamais devant un sujet, aussi aimé soit-il. Philip fait preuve de beaucoup de ténacité en préparant les jeunes princes à cet enterrement qui met fin à la vie d’une créature céleste. Cette dernière saison fait la part belle aux images saisissantes, en faisant preuve d’éclats émotionnels qui provoqueront des larmes par moments. Margaret, vaincue par la maladie s’éteint, c’est un ancien monde qui n’existe plus qui disparaît alors, avec ces jaillissements du passé incarnés par la merveilleuse confrontation des deux soeurs en 1955 dans un club de jazz. La seconde partie est tout aussi réussie et touchante avec le teen-movie romantique entre William et Kate, dont l’histoire résonne comme une revanche. Plus étonnant, la saison 6 se permet dans cette tragédie à faire preuve de comique avec l’épisode à la fois drôle et sarcastique sur les déboires de Tony Blair, en sérieuse chute de popularité. Dépeint comme un simulacre de roi, il découche sérieusement en voyant son discours et son envie de “serrer” la monarchie, conspuée de toute part. Ce qui montre une fois de plus, qu’on ne rigole pas avec la Reine. Le peuple anglais semble lui aussi, avoir fait la paix avec leur monarque…

La monarchie, cette entité superbe et animale qui n’a cessé de mute au cours du long règne d’Elisabeth. Toujours droite et debout face à l’adversité, elle a résisté à toutes les pires avanies que l’humain peut provoquer. Les ennemis d’autrefois sont morts, ou bien retournent à leurs ténèbres, comme Mohammed Al Fayed se noie dans son orgueil en parlant de complots imaginaires. Les amants d’antan se retrouvent, et se marient. Les amitiés se font et se défont, mais cohabitent. Le palais de Buckingham se mue en havre de paix avec mamie reine et papy prince consort pour le jeune William campé par un formidable Ed McVey, dont la jeunesse rend justice aux tourments typiques d’un adolescent de 15 ans. Troisième dans l’ordre de succession, il supporte mal sa popularité et qu’il est l’aîné dans cette histoire antique de droit du sang. Son jeune frère, incarné par le sensible Luther Ford, prend la mauvaise tangente et préfère l’alcool et les joints, comme pour mieux cacher une immense tristesse légitime. Son déguisement de nazi, décrié par tout le monde dans une fête minable d’ados en mal d’attention (très bel épisode par ailleurs), aurait pu sonner le glas de sa réputation. Or, l’épisode sera vite oublié, et Harry, malgré son jeune âge et son orgueil, comprend qu’il a fauté, et rentre doucement dans le rang, aidé par ses proches. L’amour de William et Kate, dépeint comme un teen-movie romantique, laisse présager une ouverture d’esprit pour le futur de la monarchie. Mamie Angleterre sera d’un bon secours pour William et Harry dans leur recherche du bonheur, montrant là qu’elle a compris la leçon, et ne souhaite en aucun cas que l’histoire se répète. Cette partie de la série est d’ailleurs très réussie. Elisabeth adoube le mariages de Charles et Camilla comme on adoube un chevalier, et fait preuve de drôlerie en insérant des blagues dans son discours. Elisabeth accepte l’entrée de Kate dans la famille royale, ce qui est une première pour une roturière. Les dernières en date était Elizabeth Woodville, fille d’un chevalier du XVe siècle, puis Anne Hyde, épouse de Jacques II, issue de la gentry et non de la royauté… en 1660. Une éternité, mais une goutte d’eau dans cette monarchie. Elisabeth échange des derniers paroles qui serrent le coeur à sa soeur Margaret, évoquant des souvenirs lointains. Les décès de sa mère, de cette soeur chérie et de Porchey, son ami de toujours et potentiel fiancé fusse tantôt, montrent que la fin est toujours proche. Même pour une reine.
Gloriana est revenue de loin. Elle laisse une image de matriarche accomplie dont la droiture et la force de caractère ont triomphé de toutes les épreuves. Elle sait que son temps touche à sa fin et qu’il sera le moment de transmettre son pouvoir, le jour venu. Le dernier plan du dernier épisode, merveilleux et qui arrache quelques larmes, montre l’Elisabeth du début, et celle quadragénaire, faisant face à la reine actuelle. Comme un rappel unique qu’une Couronne doit aussi bien puiser dans son passé et dans son présent pour envisager un futur solide. Une belle conclusion en forme d’adieux à la Reine.

Conclusion en note royale.
Colorimétrie et costumes de la royauté
D’une classe folle, la série déploie une large palette de couleurs et de décors tous plus fabuleux les uns que les autres. L’envie de sentir toute cette richesse et cette opulence plus palpable en est renforcée. La colorimétrie se marie à merveille avec les aspirations ou déceptions des personnages : la Reine est montrée sour une lumière orangée durant les représentations, ou dans un clair obscur bleuté dans une idée de huis clos. La scène de proposition de mariage entre Margaret et Armstrong-Jones est montrée dans des tons de gris, de noir et de blanc. Des contrastes violents et profonds qui décrivent mieux qu’un dialogue le futur désastre d’une telle union. Les face-à-face de Thatcher avec la reine sont plongés dans l’obscurité qu’une fenêtre blanche vient à peine d’éclairer, comme pour montrer une furieuse envie de s’enfuir. La colorimétrie glacée de Diana pendant la saison 6 fait d’elle une reine des neiges que rien ne peut ébranler. Les costumes en disent long sur les aspirations des uns et des autres. Couleurs criardes flashy pour la reine, qui doit être vue pour être crue (ses propres mots). Couleurs bleues, blanches ou furtivement décorées pour Diana Spencer renforçant son innocence, puis robes noires de “vengeance” sexy en diable pour montrer son évolution en femme fatale. Costumes sombres, pesants et à peine décorés pour Charles, mais plus clairs pour son père Philip. Certains détails anodins jouent leur jeu comme le rouge à lèvres de la reine jeune. Ni trop rouge ni trop fade pour paraître présentable mais pas trop “sexy” en tout circonstance. Quant Margaret utilise elle un ton plus rouge et plus franc pour souligner son caractère sensuel et fantasque. Dans l’épisode du rapprochement du Ghana avec l’URSS, la reine pâle aux yeux bleus et ruban azur détonne dans un environnement chaud bariolé de motifs ghanéens, soulignant un contraste social et culturel. Le col lavallière des blouses toujours bleues de Thatcher, son éternel collier de perles et ses sacs à main en cuir noir verni sont autant d’éléments féminins que la panoplie d’un guerrier. Les tiares lourdes, les colliers de diamants infinis sont vus comme des apparats magnifiques du pouvoir, mais aussi un poids difficile à (sup)porter. C’est aussi un pan d’Histoire qui défile sous nos yeux : robes taille de guêpe Dior, manteaux sixties molletonnées aux teintes pastel, épaulettes 70s aux imprimés géométriques, robes Laura Ashley fleuries des années 80.

L'art étendu de l'emphase comique & tragique
The Crown n’est pas tant la célébration d’une puissance toute britannique, que ce qu’on appelle la “petite phrase”. Bien connue pour son humour cinglant, caustique, mais jamais insultant, la reine est passée maîtresse dans la petite remarque claquante comme un fouet. Face à un Churchill moulin à paroles dans les années 50, elle aurait déclaré “Je vois que je n’ai pas besoin de vous poser de questions, monsieur le Premier ministre. Vous vous y êtes déjà répondu.” Son discours de “capitulation” face au mariage de Charles et Camilla est édifiant : ” Ils sont partis à cheval sous la pluie et sont revenus sous un soleil éclatant. Je pense que c’est une métaphore excellente pour ce qui s’est passé.” Le Duc de Windsor parle de Philip comme d’un “orphelin” et de la reine comme d’une “Shirley Temple”, Margaret n’est jamais avare de blagues déplacés : “Ma soeur la reine encore en meeting ? Avec qui ? Dieu?” ou “Je bois, je fume, je jure, je couche avec des hommes mariés. Mais pas tous en même temps.“. Le prince Philip n’est pas en reste : “10 poignées de main, 4 courbettes et 2 faux rires. Et ce n’était qu’à l’aéroport.” A côté de ces moments divertissants, le comique côtoie le tragique. La période d’enfermement de Diana est un sommet de dérangeant et de douleur : rollers dans les palais de Buckingham, puis phases boulimiques et dépressives, le tout dépend comme un huis clos. La mort de Lord Mountbatten, commence comme un film de vacances, et se termine en boucherie hors champ avec un plan sur la barque du bateau. La scène du cerf mourant au moment ou Diana débarque est lourde de symbolique. La vie de Michael Fagan est dépeinte de façon triste, sombre, grisâtre et en ruines tout comme le thatchérisme est poussiéreux et destructeur face aux “pauvres inutiles”. Tout l’épisode du mariage entre Margaret et Armstrong est d’une hypocrisie totale où le sexe débridé et la tromperie ne font qu’un, et sonnent le glas d’une union vouée à l’échec. Mais les beaux moments, sont eux, magnifiques, euphorisants et pleins d’espoir. Il faut voir ce moment bouleversant ou Elisabeth devient reine au Kenya dans une ambiance crépusculaire, ou bien la scène où elle danse le fox-trot avec le président du Ghana où son sourire est réel et sa joie communicative. La relation entre Kate et William, dépeinte en couleurs chaudes, met du baume au coeur dans une vie complexe. La tentative maladroite de réconciliation entre Charles et Diana laisse place à une danse un peu gauche et touchante. La scène de fin, où les Elisabeth du passé font face à la reine, puis le plan final de la porte baignée de lumière, laissent une impression de grandeur et de … majesté.

The Crown ou le poids de la couronne
The Crown est bien plus qu’une série historique ; c’est une fresque intime et nuancée du pouvoir, de la tradition et des sacrifices personnels. À travers le regard de la reine Élisabeth II et des membres de la famille royale, la série explore les tensions entre devoir et sentiment, modernité et tradition, tout en offrant une reconstitution soignée des événements marquants du XXe siècle. Portée par une écriture raffinée, des performances d’acteurs remarquables et une mise en scène élégante, The Crown parvient à captiver tout en amenant le spectateur à réfléchir sur la complexité de la monarchie et son évolution dans un monde en perpétuel changement. Porter une couronne est d’une lourdeur sans nom, et nécessite d’avoir un port de reine, littéralement. Elle permet de montrer aux autres la pleine conscience d’un pouvoir remontant à Æthelstan en 834. Elle ouvre toutes les portes, et toutes les consciences. Mais cette couronne presque céleste, divine même, n’empêche pas le flot de la vie humaine d’avoir des tempêtes et des accalmies. Au fil des saisons, The Crown interroge la légitimité, la pertinence et l’avenir de la monarchie. Elle ne prend jamais parti de manière évidente, mais pose des questions profondes sur le rapport au pouvoir, à l’image publique, à la modernité et à la mémoire collective. C’est une profonde réflexion sur la condition royale, au féminin qui plus est, ce qui rend la chose plus délicate, et aussi plus passionnante. Les parallèles avec ses prédecesseures sont nombreux : comme Elisabeth Ière et Victoria, elle n’était pas destinée à être reine si tôt. Comme elles, elle a souffert de son sexe et de sa légitimité. Exactement comme elles, Elisabeth n’a pas eu l’éducation politique qui sied à un dirigeant et a du tout apprendre elle-même. Tout comme elles, Elisabeth s’est révélée être une élève assidue dans la tâche monarchique. De la même façon qu’elles ont échoué, et réussi, la reine a fait de même. Le temps, les horreurs, les tristesses, les bonheurs aussi, ont rebondi sur sa personne. Cette personne qui a vu passer des modes, des époques, des images d’elles-même : jeune épouse reine encore balbutiante, puis souveraine chevronnée et dure à la tâche, pour finir grand-mère Angleterre, la reine d’un royaume étendu qui est aussi la “reine” d’un ordre familial plus qu’international.
En somme, The Crown est une série ambitieuse et élégante, qui offre une lecture à la fois critique, respectueuse et profondément humaine d’une institution qui fascine le monde entier. Une institution incarnée par une personne de chair et de sang qui n’est que le support d’une image sanctifiée, détachée d’elle-même. Une image immuable, volatile, dépourvue d’attaches. Cela renvoie à quelque chose de plus profond qu’un reflet d’ordre et de tenue, mais à une appartenance à un ancien monde qui disparaît pour mieux renaître dans un nouveau monde. Le vrai pouvoir royal, en somme.
