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Année : 1999 | Genre : Electro / Breakbeat | Label : Mute / V2

Cette fin de siècle fut étrange pour la musique. La Britpop était sous coma artificiel, la French Touch disparaissait doucement vaincue par un trop-plein de fêtes et d’argent, tandis que le rock alternatif allait connaître une embellie sans précédent. Au milieu de ces bouleversements, l’apparition des starlettes du dimanche, de boys-band fumeux ou encore l’émergence de l’électro hors de son aura underground. Et parmi cette foire d’empoigne, un jeune New-Yorkais vegan et humaniste allait vivre une des expériences les plus créatives et les plus intenses de son existence.

 

Abîme et lumière aveuglante

Tout n’a pas commencé de façon idyllique. Cela doit faire 7 ans que Moby, alias Richard Melville, descendant d’Hermann Melville – son surnom est un hommage – est connu dans le milieu encore fermé de la musique électronique. Considéré par ses pairs comme l’enfant prodige de l’électro, Moby se sent prisonnier d’une impasse. L’échec cuisant de son précédent Animal Rights, sorte de manifeste anti-violence et contre la cruauté des animaux à la sauce métal hardcore, a désarçonné les fans de la première heure (on les comprend)… même les échos positifs de célébrités comme Terence Trent D’Arby, Bono ou même Axl Rose – il lui avouera l’écouter en boucle chaque matin – n’arrivent pas à rassurer Moby sur ses capacités.

L’expérience a le goût amer de la défaite, comme il l’indiquera bien des années plus tard, lorsqu’il s’agira de le défendre en concert :

Je faisais la première partie de Soundgarden et je me chiais dessus sur scène chaque nuit. J’ai fait ma propre tournée et je jouais devant devant 50 personnes par nuit, à bas mot.

Pour Moby, c’est décidé, l’album qui suivra Animal Rights sera le dernier de sa carrière. Il commence à travailler d’arrache-pied à partir de 1998, dans son studio de Mott Street à Manhattan. Selon Moby, aucun signe avant-coureur qui n’indique que cet album sera meilleur que le précédent. L’artiste frappe à la porte de Warner Bros, Sony, RCA mais il est constamment rejeté par les labels, arguant que l’album est trop bizarre, trop électro, trop élitiste bref, trop en avance sur son temps pour plaire… enfin, un label mineur, V2 – responsable, entre autres, de The Black Keys, Grandaddy, et Nada Surf – accepte d’en assurer la promotion. Encore une fois la poisse colle à Moby : aussitôt le disque envoyé aux journalistes, ceux-ci le méprisent en affirmant qu’ils n’ont pas que ça à faire que de l’écouter. Ce qui n’a manqué de faire une grosse publicité…

Le but de V2 était clair : vendre au moins 250 000 copies du disque, au même niveau qu’Everything Is Wrong, sorti en 1995 et qui avait été un carton. L’objectif s’annonce ardu, d’autant que les premières ventes de Play sont décevantes, récoltant une pauvre place 33 dans les charts britanniques. La première semaine, l’album se vend mal : à peine 6000 copies. Le lancement fut à l’image de cette ouverture : décevant.

Le premier concert que j’ai donné de Play a été dans le sous-sol du Virgin Megastore d’Union Square. Je jouais littéralement ma musique pendant que les gens étaient surtout occupés à acheter leurs disques. 30, ou peut-être 40 personnes sont venues ce jour-là.

Janvier 2000. Moby est au fond du trou, occupé à faire la première partie du groupe Bush pour le MTV Campus Invasion Tour. Cette expérience est dégradante pour lui, étant donné le peu d’intérêt qu’a pour lui le public. Un mois passe. Le publiciste de Moby manque de s’étrangler en affirmant à son client que Play a atteint la première place des ventes au Royaume-Uni. Sérieusement alcoolisé et déprimé, Moby met un certain temps à comprendre. Et pourtant, la vérité éclate au grand jour : Play est numéro un presque partout en Europe, et dans les pays anglo-saxons. 11 mois se sont écoulés… et déjà 150 000 copies ont été vendues… du jamais vu pour un album orienté électro pop ! C’est un véritable choc pour Moby dont la seule réponse est « mais l’album est sorti il y a dix mois. »

J’ai vite compris que tout allait être différent à ce moment. L’album a été numéro en France, en Australie, en Allemagne, il commençait tout juste à tout casser autour de lui […] J’étais constamment en tournée, buvant beaucoup trop la plupart du temps, et tout était alors flou. Après ça, des célébrités ont commencé à aller à mes concerts et j’ai commencé à être invité à de super fêtes et soudainement, ces journalistes qui ne prenaient même pas la peine de répondre à mon publiciste parlaient sans arrêt de faire des couvertures de magazine… c’était un étrange phénomène.

 

Humaniste et fondamental

L’album se vendra à 12 millions d’exemplaires dans le monde, dont deux millions rien qu’aux Etats-Unis. Un record absolu pour un album étiqueté dance music. Qu’est-ce qui peut bien explique ce phénomène sans précédent? Certainement le choix très intelligent de singles à fort potentiel comme le brûlant Honey, ou encore le calibré Find My Baby. Surtout, la sortie de Porcelain, hymne dance irréel angélique et mélancolique, a permis à Play d’obtenir la reconnaissance internationale. Pourtant, le genre dance n’était pas franchement populaire vers la fin des années 90 aux Etats-Unis. Ironiquement, cet album allait permettre à Moby d’asseoir enfin sa suprématie dans un milieu qui allait bientôt devenir férocement concurrentiel…

Ce qui a fait la force de Play, c’est tout son univers audiovisuel. D’une part, ses clips de qualité, rehaussant toute la puissance mélodramatique des singles de l’album : rêverie aérienne pour Porcelain par Jonas Akerlund (Lady Gaga, Britney Spears, Rammstein), délire orwellin dans Honey par Roman Coppola, parodie glauque de clip de rap pour South Side par Joseph Khan. Mais la palme de la réussite revient sans aucun doute à Natural Blues par David LaChapelle, où Moby, emprisonné dans un corps de vieillard, voit sa vie défiler sur un écran de télévision et tout se termine par sa renaissance en bébé. Un chef d’œuvre.

D’autre part, Play a été l’un des premiers albums à avoir été intégralement sous licence commerciale à des fins médiatiques et audiovisuelles. Dès lors, on entendra Play plus à la télé qu’à la radio! Porcelain sera l’hymne de La Plage de Danny Boyle, Honey et Find My Baby serviront pour des pubs pour American Express, Volkswagen, Baileys Irish Cream, My Weakness apparaît dans X-Files. La critique est unanime : pour eux, Play est le chef-d’œuvre mainstream que tous les adorateurs d’électro ont un jour rêvé de concevoir. Certains affirment que Moby a su trouver l’équilibre parfait entre beauté et sérénité, et qu’il pousse ses auditeurs à aimer la musique dans son âme. D’autres disent qu’on n’avait jamais vu pareil tourment artistique intérieur se traduire de si belle façon… une remarque bien ironique, au vu du parcours tortueux qu’a connu l’album dans son élaboration et sa naissance. Un douloureux accouchement pour Moby, qui a été salvateur.

Animal Rights avait été incompris dans sa radicalité et son jusqu’au-boutisme parfois étouffant, Play est la réponse placide, sèche et poétique des questionnements existentiels de Moby : l’humanisme, son véganisme, le fondamentalisme, l’importance de la religion bouddhiste ou encore la radicalité dans les domaines amoureux, professionnels et sociétaux. Il suffit de lire le livret de l’album pour se rendre compte du cheminement spirituel et physique de l’artiste jusqu’à l’élaboration de sa pièce maîtresse.

Moby, Play - Céleste in the city

Moby, Play - Céleste in the city

On pourrait croire que ce débordement hippie aurait pu ruiner n’importe quel promo digne de ce nom, mais avec Play, elle prend tout son sens. C’est un album sorti du néant, resté en apesanteur pendant des mois, entré de façon vaporeuse dans les charts et qui s’est durablement ancré dans la tête des gens au point de devenir indispensable. Quelque part, Play a défoncé les portes fermées de la bien-pensance au sujet de la musique électronique : ce domaine, longtemps redouté, pouvait également avoir sa place entre une discothèque lambda, entre deux albums de Barbra Streisand et des Beatles. De la même façon qu’il était apparu, l’opus est devenu un classique, démontrant que la techno et la dance pouvaient être des genres nobles.

 

Sons sortis du néant

On notera l’utilisation massive et extrêmement précise de samples de chants soul et funk, dont le magnifique échantillon de la chanteuse Bessie Jones, utilisé dans Honey, et surtout d’un obscur album intitulé Sounds of the South: A Musical Journey from the Georgia Sea Islands to the Mississippi Delta. Un ami de Moby lui avait fait écouter cet album, ce qui a du marquer l’artiste au point d’en utiliser pratiquement la totalité dans tout le disque. Un étrange mélange de sainteté et d’éléments chaotiques, plus urbains comme le breakbeat ou même le rap avec Bodyrock ou South Side.

Le talent d’arrangeur de Moby n’était plus à prouver avant l’élaboration de Play, mais l’artiste s’est visiblement surpassé dans cet opus où est réglé comme un parfait orchestre à l’attention des plus sceptiques : l’album se savoure comme une rêverie incandescente, entre le ciel et la terre, entre le feu et la glace. Le chaleureux Honey se succède au fulgurant Find My Baby, chanson de blockbuster idéal, puis un bond en avant vers la voûte céleste avec l’angélique Porcelain dont on regrettera un petit peu la mièvrerie passé le millénaire, mais qui fonctionne sans doute mieux que l’obsolète Dreamland de Robert Miles sorti la même année… Les tubes s’enchaînent avec la mélancolie d’un adolescent en pleine crise, oscillant entre tristesse froide et colère rentrée. On n’en revient pas de tant de maîtrise, aucune chanson n’est en trop, tout a sa place, comme un Nirvana idéal musical. Que ce soit les halètements presque érotiques de Gwen Stefani dans South Side, ou les chants désincarnés de Moby dans Machete ou If Things Were Perfect jusqu’aux élégies chrétiennes de My Weakness, chaque son a son importance.

Les délires de Moby trouvent alors leur point culminant avec Play. On y parle sans détours de religion frôlant parfois l’excès, de l’importance de l’amour, de la tristesse (Why Does My Heart Feel So Bad?), de détresse sentimentale (le culte Natural Blues). A ça se mêle des guitares acoustiques, des sons de batterie calibrés, ou même une splendide ballade technoïde appelée Inside rappelant les battements de cœur d’un fœtus. La vie, l’amour et la mort s’y mêlent avec une douleur presque suave.

On se sent un peu comme le biologiste qui est persuadé que les mammifères portent tous leurs bébés dans leur ventre, avant de tomber sur un ornithorynque, qui possède un bec et pond des oeufs. Play est l’exemple typique de l’album casse-gueule qui aurait mérité de finir dans le néant dans lequel il a été extirpé. On lui destinait un avenir restreint dans un cercle d’initiés, Play a éclaté sur les radios et dans les publicités avec une arrogance mal dissimulée. On pensait qu’il s’agirait d’un EP aux hits oubliables, Play a sorti 18 chansons d’une qualité rarement atteinte, avec du gospel et de l’ambient en prime… de quoi s’arracher les cheveux.

Pourtant, on finit par jubiler. Car Play a non seulement marché, mais il reste encore et toujours d’actualité. Son héritage a peut-être été discret, mais il a été considérable. Toute une frange de jeunes musiciens d’électro ont compris qu’ils avaient eux aussi la chance de percer dans le milieu, le son indémodable de l’album a inspiré beaucoup d’artistes actuels.

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