Année : 2019 | Label : Wagram Music | Genre : Electro

Le retour de Kid Loco, c’est un peu comme un satellite qui revient dans son orbite, après près de vingt ans de voyages stellaires dans la galaxie French Touch. Contrairement à ses comparses Daft Punk ou encore Air, Cassius et autres, Kid Loco a conservé une discrétion et une simplicité bienvenues dans un monde criard. Ayant commencé sa carrière dans les années 80 avec son label punk Bondage Records, Jean-Yves Prieur (son vrai nom) s’est progressivement et avec succès tourné vers les sonorités trip-hop / ambient. A Grand Love Story, sorti en 1998 sur le label Yellow Productions, avait à l’époque fait grand bruit et contribué à asseoir la popularité des Français dans la musique électronique. Durant les années 2000, alors que sa famille d’adoption se vautre dans le néo-disco de mauvais goût, l’artiste continue ses compositions aériennes et travaillées en faisant fi des tendances. The Rare Birds inspire logiquement la même curiosité qu’a l’époque de son premier disque ou de Kill Your Darlings, certainement l’un de ses meilleurs albums mais injustement boudé. Dans une époque où le trop plein de bruit sonne comme une norme, le retour de cet oiseau rare est bienvenu…

Patience

Le vrai pouvoir de l’artiste réside dans sa faculté presque mathématique à mélanger une multitude de sons pour en extraire quelque chose de pur et de simple. A l’heure de la démesure, cette « patience » dans l’acte sonne presque comme un mantra.Si DJ Shadow reste un idéal de perfection pour l’artiste, Kid Loco préfère tempérer la bête et y ajouter une touche névrotique, voire érotique. Claire, un nom de femme, ouvre le bal avec une simplicité étonnante. Insidieusement, le disque navigue dans des eaux mélancoliques, voire sombres, au détour d’un son profond dans certaines ballades, comme Soft Landing On Grass, ou encore le très beau Unfair Game. Cette chanson, toute en douceur, glisse vers un terrain inconnu, aux beats lents. La voix si particulière d’Olga Kouklaki ajoute un niveau inquiétant à l’ensemble. On est plus proches des expérimentations complexes de Portishead que de l’électro 80s qu’elle réalisait… Qu’importe, le mélange fonctionne. Dans cette première partie, la patience semble être le maître mot, et l’on se prend au jeu, nous qui sommes trop habitués aux albums-concepts lourds comme des blockbusters. Après une période de scepticisme, l’écoute se fait naturelle, et notre patience est alors récompensée.

Éclectisme

Difficile de ne pas sentir chez Kid Loco cet amour du mélange. Discrètement, mais sûrement, l’artiste distille ses influences américaines soul voire funk dans des compositions exigeantes et légères, ou bien inquiétantes et ténébreuses. Yes Please, No Lord ! vogue sur les territoires du jazz, avec son saxophone imparable et sa rythmique singulière. Plutôt dur de ne pas succomber. Puis, dans un soubresaut, l’on atterrit dans l’aquatique Aquarium Lovers, ballade dans l’océan où les bruissements de l’eau constituent la seule mélodie de l’ensemble. Un climax final en batterie nous achève. No Tether en duo avec Thomas Richet, déploie une légèreté teintée de mélancolie, bien gérée par la voix aérienne de Richet et son épilogue amenée avec intelligence. S’ensuit le beau et sombre Bob’s Us Uncle, qui rappelle les grandes heures de groupes comme Portishead ou Radiohead. Mais Kid Loco reste fidèle aux influences noires de sa musique pour y injecter un peu de swing. Et ça marche, l’on est transporté dans une ambiance chaude et accueillante. Blind Me, en duo avec Sadie La Momo, est d’un éclat particulier, soufflant le chaud et le froid, la tentation du noir ou l’appel de la lumière. Motherspliff Connection, au charme érotique, avec ses samples de films américains où prédominent des voix de femmes criant, susurrant ou gémissant de façon équivoque. Ce n’est pas sans penser à son premier album aux accents licencieux, où l’on entendait clairement une femme prendre du plaisir… La conclusion nous arrive brusquement, nous refroidissant presque, au risque de nous laisser atone. Olga Kouklaki maîtrise parfaitement les modulations de sa voix et impose son style froid et élégant à chaque son électro. Le voyage des mélanges  est terminé.

Assurance

The Rare Birds n’est pas un album facile à aimer. Au premier abord, déstabilisant, un peu glacé, un peu éloigné, il finit par s’attendrir après plusieurs écoutes. L’on peut compter sur les talents d’arrangeur de Kid Loco pour réchauffer l’ensemble avec des morceaux de jazz de soul, de funk, du trip-hop de Bristol. Savamment distillés, ils se greffent petit à petit et constituent une chaîne logique et harmonieuse, notre esprit s’évade et l’on découvre un monde secret, un peu fermé mais étonnant. L’assurance de l’artiste finit par convaincre, il sait ce qu’il doit faire pour que telle ou telle chanson soit à sa place. Unfair Game et son spleen foudroyant, le charnel Motherspliff’s Connection, Blind Me sous influence Massive Attack, toutes ces trouvailles ne sont que les multiples miroirs du style Kid Loco.

Tout comme l’oiseau rare, Kid Loco est arrivé au bon moment et arrive à nous étonner après plus de deux décennies d’électro française. Quelque part entre le jazz fusion, la musique électronique et les expérimentations, The Rare Birds est un témoignage précieux et sincère d’un orfèvre.

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