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Année : 2005 | Label : B-Unique | Genre : Indie Rock

2005. La musique s’améliore enfin. Le rap et le r’n’b redevient écoutable mais ce n’est pas encore la panachée. La French Touch renaît fragilement, mais ne fait plus de carton en termes de ventes comme autrefois. Et surtout, le rock américain a repris des couleurs grâce à des groupes novateurs comme White Stripes et The Strokes. Et bien entendu, une renaissance de la pop britannique va bientôt apparaître.

Les hostilités commencent déjà en 2000, avec la sortie de l’expérimental et intriguant Kid A de Radiohead, qui montre que la première vague Britpop a bel et bien disparu, laissant Blur et consorts à leurs expérimentations, et les autres à la casse. Coldplay n’est pas encore un groupe à stade-graines de chia-confettis à chaque concert, et Placebo allait rendre le Khôl et l’ambiguïté sexuelle à la mode. Et pour les autres ? Ceux qui étaient friands de bière tiédasse et de chants de stade? Ils n’ont plus les frères Gallagher pour leur remonter le morale, enchaînant les albums plus mauvais les uns que les autres. Finis les singles accrocheurs à la radio quand les stars de télé-crochet envahissent les charts. Finis les journées au pub à fredonner The Universal ou Wonderwall entre deux gorgées de bière.

Mais pas d’inquiétude. Une petite poignée de groupes cool, jeunes et plein d’entrain allaient tous les rassurer. Le très prometteur Franz Ferdinand allait sortir un album qui allait frémir le classement britannique et assurer au groupe une belle notoriété. Plus brut et plus méchant, Kasabian préférait ajouter de la noirceur avec le beau Empire. Et surtout, les petits malins d’Arctic Monkeys, profitant du boum de MySpace, sortait Whatever People Say I Am, That’s What I’m Not, un title horriblement long pour un disque qui allait ouvrir la voie aux artistes du Web… Sans compter Keane et son Hopes & Fears, et enfin, un groupe originaire de Leeds, dont nous allons parler aujourd’hui : Kaiser Chiefs.

Gravir les échelons

Nick Hodgson n’a que 11 ans lorsqu’il rencontre Nick Baines (claviers) et Simon Rix (basse) à l’école catholique St. Mary’s Catholic High School de Menston. Le village, situé en banlieue de Leeds dans la région montagneuse du Yorkshire de l’Ouest est petit mais à l’origine de deux événements suffisamment intéressants pour que tout Anglais puisse s’en rappeler. Sait-on simplement que Matthew Lewis, le Neville Londubat de Harry Potter, y a étudié, et que le psychiatre John Todd y a écrit le syndrome d’Alice aux Pays des Merveilles.

A l’université, Rix et Baines croisent les fameux trublions du futur groupe : le taiseux Andrew White et le flamboyant Ricky Wilson, roux dodu amateur de bières et allergique au chocolat. Ils fondent alors Parva, un groupe dont les débuts seront logiquement difficiles, mais dont la réputation arrivera tout de même à franchir les limites de Leeds et arriver aux oreilles d’un petit label appelé Mantra Recordings. Plutôt heureux que l’on s’intéresse à eux, Parva signe un contrat et enregistre un album, 22, qui malgré une certaine qualité musicale, rejoindra bientôt les notes de bas de page de l’histoire de la pop. Comble de malchance, Mantra Recordings ferme ses portes, c’est le retour à la case 0.

Mais le flegme britannique allait encore faire mouche. Conscients qu’ils sont à un tournant de leur carrière naissante, ils décident de tout plaquer : le groupe change leur répertoire, radicalement. Leur amour du foot fait qu’ils se rebaptisent Kaiser Chiefs en hommage au club sud-africain du même nom, où le capitaine de l’équipe de Leeds dont ils sont fans, Lucas Radebe, a joué. De clubs en clubs, de concerts en concerts, les Kaiser Chiefs se distinguent déjà par une pop festive et irrévérencieuse, bien loin des expérimentations glaçantes de Radiohead ou du son baggy d’Oasis. Ricky Wilson, chanteur fort en gueule (avec une sacrée descente), se distingue par ses tenues élégantes et recherches, et par une fâcheuse tendance à monter sur les enceintes.

Il n’en fallait pas plus pour se faire repérer par l’agent artistique James Sandom, responsable de groupes comme Franz Ferdinand ou encore Interpol… Il fut mis au courant par son ami Sean Adams (leader de Drowned in Sound) de leurs exploits sur scène. Curieux, celui-ci est vite impressionné par le potentiel à singles de leurs chansons.

J’étais juste venu assister à une série de concerts, et j’ai été littéralement bombardé par une série de hit potentiels.

Sandom devient aussitôt leur agent et leur fait signer un contrat sur le label B-Unique, où l’on peut retrouver des pointures comme John Newman ou Kodaline. Sa succession de choix va favoriser la popularité du groupe : premier live dans un festival musical à Moscou couronné de succès, et leur ouverture du NME Awards Tour, un début plein de promesses dans les médias, tout comme Coldplay ou Franz Ferdinand dans le passé. L’histoire se répète, pour le meilleur pourrait-on dire dans leur cas…

Quintessence britannique

Histoire de ne pas marcher sur des charbons ardents, Kaiser Chiefs sait s’entourer de personnes de confiance. Pour cela, ils décident d’engager les services de Stephen Street, un nom bien connu dans la pop britannique… car il est le producteur historique de Blur, ayant accompagné le groupe pendant trois albums (à succès) et joué le rôle de père de substitution dans les bons comme dans les mauvais jours. Celui-ci les invite dans un sous-sol du Studios Olympic. Considéré comme le second studio le plus important du Royaume-Uni après les mythiques studios d’Abbey Road, les plus grands groupes des années 60 et 70 y ont enregistré tels que Led Zeppelin, Jimi Hendrix, The Small Faces, et bien entendu les Beatles. Un alignement des planètes parfait pour l’éclosion d’un single à gros potentiel.

Et il ne tarde pas à arriver. Peu après leur installation, le groupe enregistre « I Predict a Riot« . Etonnante chanson parlant d’un éminent ingénieur civil nommé John Smeaton, considéré comme le père de l’ingénierie civile. Cette chanson a la particularité d’utiliser le dialecte du Yorkshire avec les fameux « thou » et « thee », variantes anciennes signifiant « vous », le « you » moderne exprimant le vous et le tu (pour les nuls en anglais occupés à dormir au fond). On en retiendra deux clips ébouriffants : une bataille de polochons qui dégénère, et au autre plus abouti visuellement, où le groupe déambule dans une ville edwardienne et rencontre un étrange directeur de troupe de cirque. Puis « Oh My God » et « Everybody I Love You Less and Less » suivront avec le même succès. Le roublard Employment sort le 7 mars 2005, prêt à tout casser avec son charme désuet et ses paroles accrocheuses.

L’album récolte une pluie de louanges. On lui prête un charme so british incontestable. Le Rolling Stones, malgré une certaine réserve, affirme que c’est l’album parfait pour les amateurs d’énergie virile et de chorus na-na-na, Spin rigole des blagues du groupe et de leur humour débonnaire… s’enchaînent les acclamations de Yahoo Music, Mojo, NME Magazine… le succès populaire est immédiat. Dès sa sortie, l’album devient le quatrième album du Royaume Uni le plus vendu de 2005, tous ses singles se classent dans le Top 10 des charts britanniques. Employment devient 6 fois disque de platine et se vend en tout à 3 millions d’exemplaires. L’album écrase la concurrence et remporte les prix les plus prestigieux : 3 Brit Awards, le NME award du meilleur album. Un record inespéré dans une industrie du disque de plus en plus moribonde et avec un public jeune plus porté sur le iPod que sur les concerts… Concerts où le groupe laisse éclater sa vitalité, surtout Ricky Wilson, jetant des baudruches dans le public, n’hésitant à jeter de la bière et à monter sur les enceintes, ou encore faire le petit train au milieu de la foule ! La fête est bien partie pour durer. Quoique …

Arrogance et pénombre

Employment n’a pas fait que des heureux. Certains critiques lui reproche la facilité de leurs arrangements, le pompage plus que douteux sur certains autres hits britanniques comme « Girls and Boys » de Blur. On peut aussi se questionner sur l’intérêt de certaines chansons, quoique très bonnes, sur l’opus, ou bien que les solos de guitare n’existent finalement que pour être repris en chanson! On notera une certaine lourdeur sur des titres comme « Saturday Night » ou le curieux « Na Na Na » qui résume à lui seul une certaine arrogance ; une chanson sans grandes paroles dans un album un peu facile, comme un geek boutonneux au milieu d’adolescents un peu attardés… Les ronflants Time Honored Tradition ou Caroline, Yes (un joli hommage aux Beach Boys) peuvent faire hérisser le fan hardcore des années 70 mais plairont davantage à la génération X (dont je fais partie) qui n’ont pas connu les élans ouvriers d’Oasis ou la pop arty de Blur. Autre époques, autres moeurs, et autre musique. On se rend compte qu’Employment agit un peu comme un bonbon à l’acérola : une énergie festive qui explose dans la bouche, puis une sensation pesante sur le mental sans comprendre ce qui s’est passé.

On ne peut pas vraiment dire que la modestie soit l’une des qualités du groupe. Ricky WIlson a longtemps dit qu’il désirait créer un groupe à stades et conquérir le monde (rien que ça)… Sur le premier point on ne leur en voudra pas d’avoir donné envie à leurs fans de chanter à tue-tête leurs refrains entre deux coups de tête de Beckham, sur le second on peut se l’avouer : Kaiser Chiefs n’a pas révolutionné le genre. Nous n’avons pas affaire à des militants d’originalité intrépides et fougueux mais plutôt à des fils de bonne famille intrépides et fougueux ne voulant pas trop se salir mais ajoutant une petite touche de fun et d’évasion dans une pop aux abois, à la manière d’une pincée de piment dans un ragoût trop fade. Mais à force de trop en rajouter, cela ne risque-t-il pas de faire tourner la soupe? L’overdose est évitée de justesse, et l’on se surprend à aimer ces compositions sucrées et colorées…

Cependant l’esprit de fête est-il toujours présent ? Pas sûr. Derrière la fête de façade, on devine un sentiment amer et un certain cynisme… « Toucher les seins » dans Born To Be A Dancer, vraiment ? Les paroles sont assez négatives malgré l’effet sautillant : les multiples références aux beuveries, à la stupidité humaine, la dureté de l’amour (Everybody I Love You Less and Less) ou à une légère critique sociale (Oh My God). Cela pourrait ajouter un peu de profondeur à l’ensemble, mais l’on sent bien que la fête vire parfois au charivari. La joie sautillante se teinte d’une mélancolie typiquement britannique. On se retrouve pris entre deux étaux, malgré nous : on est compatissant devant ce premier exercice de style plutôt bien maîtrisé mais sceptique devant ce déploiement survitaminé de guitares et de crème glacée. L’égocentrisme est-il volontaire ou assumé? Le mystère reste entier.

Pilule du bonheur

On louera toutefois la sincérité un peu maladroite du groupe, de mettre en avant la guitare dans un de millénaire dominé par les synthétiseurs crachant du dubstep bientôt usé jusqu’à la corde. Le chant y occupe, chose intéressante à noter, une place importante. Fini le chant anémique et fluet de Thom Yorke sur ses expérimentations glaçantes, et bonjour aux chœurs endiablés et inspirés. La dureté du monde s’efface petit à petit, laissant place à un après match de foot Manchester-Leeds en pleine descente de bière. On se surprend à chanter les chansons sans trop de cohérence, on finit par se laisser transporter par tant de bonne volonté.

Certes, l’album n’est pas inoubliable, mais cela est fait avec tellement d’énergie, que l’on ne peut totalement rejeter leur engouement pour les syllabes et les riffs un peu décoratifs. L’héritage des Doors semble loin. Entre deux fêtes de Fluo Kids fans des Klaxons, Kaiser Chiefs ne renie pas cette héritage. Le groupe parvient à le détourner de manière amusante sans oublier un fond de réalité plutôt étonnant dans ce genre de contenu.

Les années 2000 n’allaient pas produire de mirifiques groupes pop-rock avec une sincérité toute relative. Kaiser Chiefs sait qu’il n’est pas un monument d’originalité mais il tente quelque chose avec un enthousiasme certain. Certains ne seront pas convaincus, d’autres comme moi se laissent tenter. Un excellent souvenir d’apprentissage de l’anglais me revient alors un tête, provoquant dans mon corps une enveloppe cotonneuse de nostalgie. Qu’importe s’il manque une identité forte pour le groupe qui pourrait leur donner un peu plus de légitimité, qu’importe si on écoute une version un peu grossière de Supergrass ou Blur, qui ont sans doute fait mieux en 1993. L’écoute est un régal, l’ensemble est plaisant.

C’est dans les plus vieux pots qu’on fait les meilleures soupes c’est certain. Mais un peu de légèreté et de fantaisie, et on rajeunit le potage un peu trop épais que l’on a sous le nez…

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