L’été des docus musique : « Whitney : Can I Be Me », famille, je vous haine – 3

par | 31 Août 2019 | Music and Me

Le destin hors du commun d’une Afro-Américaine issue d’un milieu défavorisé, qui triomphera du racisme et du sexisme pour devenir une des plus grandes voix de son temps. Mais derrière le masque, un gouffre intérieur sans fin où cohabitent l’avidité matérielle de sa famille et un constant besoin d’amour.

Année : 2017 | Réalisateur :  Nick Broomfield

Impossible d’oublier la légendaire ballade kitsch qui a servi de BO au film The Bodyguard. Difficile d’oublier cette frimousse métisse, au visage aux traits harmonieux encadrés par une moisson de cheveux bouclés. Dans l’église baptiste de Newark, une fillette terrasse son auditoire avec des chants bibliques chantés avec une capacité vocale hors normes pour un enfant de son âge. On s’extasie sur sa voix hors du commun, son allure de petit elfe un peu peu perdu dans la marmaille familiale, chapeautée par une mère envahissante et un père qui se révélera laxiste avec le temps, jusqu’à la trahison. Une trahison qui plongera Whitney dans un abîme de désespoir. Car « Whitney : Can I Be Me » est avant tout l’histoire d’une tragédie familiale, donnant tout son sens au terme « phagocyter ». Le titre est d’ailleurs évocateur : « puis-je être moi-même », et qui sonne comme un mantra sombre qui va enrober toute la vie de Whitney jusqu’à ses derniers instants. Instants sordides d’une jeune femme qui fut l’incarnation de la « chanteuse à voix », terrassée par les drogues dures, immortalisée dans une photographie surréaliste d’une salle de bains crasseuse jonchée d’immondices et de seringues d’héroïne. Une cruelle fin qui fut le point final à une aventure douloureuse d’une jeune femme enfermée dans la pression de la famille et de la célébrité, choisissant toujours le mauvais chemin pour s’enfuir loin de tout.

Avec Amy transparaissait un gouffre intérieur causé par la célébrité et les blessures de l’enfance, avec Freedom laissait éclater la recherche désespérée de liberté. Avec Whitney : Can I Be Me se pose la question d’être soi-même, une interrogation furieusement d’actualité pour les stars en devenir, encore aujourd’hui à l’ère des réseaux sociaux.

L'été des docus musique : "Whitney : Can I Be Me", famille, je vous haine - 3

Qui suis-je ?

Le début de Whitney n’est pas des plus roses. Elle naît à Newark, dans le New Jersey, dans les années 60. C’est le ghetto. Les affrontements entre Noirs et policiers sont fréquents, le quartier a des allures de Bagdad après un raid des talibans. 1967 est l’année des heurts de Newark, où des morts sont même à déplorer.  Les noirs sont les pestiférés, n’ont pas accès à une éducation égalitaire, ne peuvent prétendre à de meilleurs postes. Résignés dans dans l’obscurité et la pègre au pire, au gospel et à Dieu au mieux. C’est ce chemin blanc que Whitney choisit, de confession baptiste. On entend sidéré Whitney à 12 ans haranguer la foule et le choeur de sa voix parfaite. Dès lors, la jeune fille sent que les regards sont tournés vers elle, qu’elle arrive à dégager de l’énergie positive, de la passion, de l’originalité. Whitney chante avec son coeur, dira sa mère Cissy Houston. La petite « Nippy » souffre tout de même de sa vie désargentée, de cette mère à la fois mystérieuse, distante et pressante. Trop même. Car Cissy est une excellente chanteuse, mais au fait, nourrissant une rancoeur sur sa carrière avortée. La petite Whitney se rapproche de son père, plus par fragilité que par colère, un peu étonnée de la présence discontinue de Cissy.

On ne peut pas en dire autant de ses frères. Milieu pourri oblige, manières pourries. Ils découvrent l’héroïne. A l’époque, se défoncer est une manière de fuir une réalité agressive. Whitney l’expérimente, avec ses frères. Ils sont inséparables, ils connaissent tout ensemble. C’est à cette époque qu’elle connaît la personne la plus importante de sa vie : Robyn Crawford. Entre les deux filles, c’est un coup de foudre amical. Robyn trouve Whitney étrange, discrète mais intelligente. Whitney, plus jeune que Robyn, trouve en elle un réconfort certain, la considère presque comme une soeur spirituelle. Cette intense amitié va la pousser à devenir la confidente de la chanteuse, jusqu’à la cassure…

A 19 ans, Whitney est repérée par Clive Davis, directeur d’Arista Records. Il est considéré comme l’un des grands noms de la production pop. Le documentaire ne se prive pas de souligner que Davis voulait surtout modeler une chanteuse pop, noire ou blanche, plutôt rare à l’époque, pour ne pas dire impossible. Pour Whitney c’est inespéré, en effet les chanteuses noires préfèrent le blues, le jazz, des musiques « typiques » faites pour elles, et connaissent un succès tout relatif.

Heureusement, la chanteuse peut compter sur ses proches, du moins le pense-t-elle. Cousine de Dionne Warwick d’ailleurs, qui sonne comme un argument marketing infaillible. Tant qu’elle chante de la pop, tout va bien. Mais les producteurs sont sévères. Tout ce qui sonne trop noir, trop gospel, est renvoyé. L’idéal c’est une jeune fille qui puisse passer sans problèmes, sans fioritures. On fait table rase du passé, on oublie l’héroïne et on lisse le tout. Voilà le résultat. La petite Whitney chante ce qu’on lui donne à chanter, répond ce qu’on lui demande de dire, honore gentiment ses contrats. Son premier album se vendra à 25 millions d’exemplaires. « The Greatest Love of All » sera un méga hit connu sur la terre entière. A à peine 23 ans, Whitney a déjà un Grammy, 5 American Awards et est millionnaire. Elle est partout, ce qui représente un sacré challenge pour une jeune femme noire comme elle, car l’époque n’est pas à Beyoncé et son empowerment en bas résille. 

Sans le savoir, et malgré elle, Whitney sera considérée comme la première chanteuse noire de pop music. Un étonnement pour certains, mais une hérésie pour d’autres. En effet, une partie du public noir lui reproche d’être trop blanche dans sa façon d’être, sa façon de chanter, son registre trop « WASP », fait pour plaire à la ménagère de Washington. Elle se fera d’ailleurs huer au Soul Train Awards en raison de cette « trahison ». C’est un premier choc pour la chanteuse, qui ressortira accablée de ce scandale. Dès lors, elle presse Davis de revenir aux sources de la musique. Mais il ne l’entend pas de cette oreille. Elle insiste. Sort alors son 3ème album, I’m Your Baby Tonight.

En tant que personne curieuse que je suis, I’m Your Baby Tonight ressemble à la Whitney des années 90. Un disque glissant de la pop vers du R’n’B décomplexé, de la soul, même un brin de gospel quelquefois, au détour d’une chanson. Elle s’entoure du duo de producteurs L.A Reid (le légendaire label Def Jam) et Babyface (Madonna, Phil Collins, Mariah Carey), Stevie Wonder, de Luther Vandross et d’un tas de collaborateurs noirs. Finie la poupée de sucre modelée selon le goût ricain. Whitney s’épanouit dans ce qui semble être un renouveau et le début d’une seconde consécration. L’album se vendra moins que les autres, mais deviendra tout de même 4 fois disque de platine.

Le premier acte de rébellion avait commencé. Whitney se demande qui elle est, tiraillée entre son succès construit par des blancs, et ses racines noires, ciment de son passé. A présent, elle pouvait enfin commencer à se préoccuper de l’avenir.

Mais l’ombre d’une famille commençant à prendre son envol devenait de plus en plus inquiétante…

Ou vais-je ?

Whitney a reconquis sa liberté, du moins le pense-t-elle. Sa famille dépend financièrement d’elle. Et tout le monde s’improvise régisseur, conseiller, gestionnaire, comptable. Robyn tient bon, elle sait que sa famille ne l’aime pas, mais elle reste tout de même aux côtés de Whitney. Tout ce battage effraie les producteurs ou les personnes voulant travailler avec elle. Mais le pire n’était pas cela. La presse commençait à comprendre qu’elle ne connaissait pas Whitney. Surtout ses relations intimes. En effet, on ne la voit jamais au bras d’un bel inconnu ou susurrant des mots doux à un petit ami de circonstance. Son homosexualité supposée commençait à poser problème dans une Amérique très homophobe, et surtout dans le milieu noir. Son rapprochement avec Robyn était jugé scabreux par la presse, étrange par ses proches, surtout par sa mère. Celle-ci, doyenne de l’église à ce moment là, n’aurait jamais toléré que sa fille puisse être gay, et s’en épanchera longuement dans ses mémoires sans état d’âme. Whitney, très éprouvée par ses rumeurs, sombre dans la dépression.

En 1989, Whitney fête son anniversaire. Elle fait la rencontre du flamboyant Bobby Brown, venant du « hood » (ghetto) comme elle. Exubérant, créatif, mais aussi inconstant que passionné. Ayant déjà eu trois enfants de deux femmes différentes avant elle, Bobby est impressionné par la jeune femme, sa voix, son assurance sur scène, sa beauté. Il tombe sous le charme. Whitney aussi succombe. Tous deux s’engagent dans une relation passionnée et orageuse. Malgré les rumeurs de tromperies, et des quolibets de la presse, Brown et Houston forment un couple uni. Bientôt, un enfant naît de cette union : Bobbi Kristina. « La plus gentille fille du monde », selon Brown,et « la fille la plus méchante du monde ». C’est un mauvais garçon, il le reconnaît et l’assume, et entre deux phrases prononcées avec émotion, on sent que leur vie n’est pas toujours rose. Sous les sketches de films qu’ils improvisent, les embrassades entrecoupées de rires, et leur passion pour la chanson, leur existence semble sur le qui-vive.

On découvre parallèlement à cette histoire d’amour, la genèse de Bodyguard, sorti en 1992, film culte quoiqu’un peu trop sucré (à mon goût). Il s’inspire en partie de l’expérience personnelle de Whitney avec son fidèle garde du corps David Roberts, formé à la Scotland Yard Protection Unit, et c’est loin d’être un rigolo. A la question de savoir s’il pourrait mourir pour elle, il répond oui sans détour. Son soutien infaillible va lui permettre d’être à défaut d’un amant un véritable ami pour la chanteuse. Roberts restera formel jusqu’à la fin, avec un humour typiquement britannique : il n’a jamais été victime d’une balle et n’a jamais couché avec Whitney…

Qu’importe. I Will Always Love You devient le symbole du style Whitney et l’un de ces singles qui vous suivront jusqu’à la mort. Titrée bien plus tard chansons la plus énervante du monde par des Redditers aux oreilles fragiles, elle se vendra tout de même à 45 millions d’exemplaires ! La BO la plus vendue de tous les temps… qui n’était à la base qu’une reprise de Dolly Parton. Celle-ci, émerveillée, dira que sa version était bien meilleure que la sienne !

Toutefois, si Bodyguard a assis la popularité de Whitney, sa vie intime est un enfer. Il n’est plus question comme avant de sortir faire du shopping, sans être poursuivi par des hordes de fans. La drogue sera encore une fois, un refuge. Mais un refuge dangereux. En 1995, durant le tournage de Waiting To Exhale, Whitney survit à une overdose de cocaïne. Elle n’aime même pas la drogue, la prend plus par nécessité que par plaisir. La célébrité la rend plus paranoïaque. Sa vie ne semble pas aussi parfaite que les gens veulent croire. Durant les interviews, Whitney avoue elle-même que l’argent ne la rend pas heureuse, mais ce sont plutôt les choses qu’elle créé qui la rendent heureuse. Seul Dieu et sa solide foi chrétienne la sauvent. Elle peine à finir sa tournée de 1999, et entre deux chants, improvise un gospel d’une beauté éclatante, émouvante, qui rappelle avec ironie que le Jesus Is King de Kanye West n’a rien invité… Sur scène, la jeune femme semble en transe, avec son choeur de chanteuses et la guitare très douce qui l’accompagne. En un mot, elle est épatante. Et ne se rend peut-être par compte de ce qui se passe en coulisses, et notamment la jalousie de Bobby Brown envers Robyn.

Il faut dire que la jeune femme est de toutes les sorties, de toutes les fêtes et de tous les événements. Elle préside les contrats, surveille les musiciens, est en backstage pour surveiller le moindre faux-pas, chante lorsque Whitney chante, marche avec elle, boit avec elle. Et Bobby, lui, tente de faire bonne figure, mais l’affrontement ne tarde pas. Ils en viennent aux mains. Tous deux ressemblent à deux ados qui ne se supportent pas et se disputent l’amour de Whitney. La chanteuse aime Bobby, et admire Robyn pour son soutien. Elle n’arrive pas à choisir et les disputes s’enchaînent. Whitney ne savait pas trop qui elle était, et ne sait pas non plus où elle va. Entourée de tous ces égos détruits, démesurés, en souffrance, sa propre douleur semble occultée. Les chemins de traverse vont se multiplier…

Que dois-je faire ?

Bobbi Kristina, son seul enfant, est son rayon de soleil. Son enfant lui manque, et elle est souvent triste. Whitney se rend compte qu’avec la naissance de sa fille, les choses ne se sont pas vraiment améliorées. Sans le vouloir, la chanteuse a mis au monde un enfant en proie à un univers délétère et violent, tout comme elle dans le passé. Bobbi grandit donc entre un père aimant mais instable et une mère qu’elle adule, mais fragile psychologiquement et en proie à la cocaïne. Davis, l’ancien garde du corps, prend peur et après une tournée partie à vau-l’eau à Singapour, alerte la famille. La santé de la chanteuse est catastrophique, à cause des produits chimiques, sa gorge est brûlée et elle n’arrive plus à chanter.

Réponse ? L’on se fend d’un laconique communiqué où Davis est remercié dans le moindre remords, car selon Whitney, elle ne fera plus de tournées internationales. Est-ce vrai? Au regard du caractère trouble de son entourage, on peut vraiment se poser la question. La sincérité ne semble pas être d’utilité dans ce monde-là. Alors qu’un homme essayait de la sauver avec un rapport tout à fait honnête, cette réponse sonne comme une épée dans le coeur.

La gentille famille montrée par les paparazzi n’est qu’une façade. Whitney se drogue, Bobby boit. Ensemble, ils sont terribles et font des choses terribles. C’est une relation de codépendance, brillamment expliquée par une proche de Whitney dans le documentaire. La fête occupe leur temps entre deux tournées. Il est de notoriété publique que Bobby n’est pas fidèle et se « sert » volontiers chez les filles de la tournée de Whitney. Inutile de préciser que cela avait du arriver aux oreilles de la chanteuse.

L’été des docus musique : « Whitney : Can I Be Me », famille, je vous haine – 3

La jeune femme ne veut pas divorcer, ne veut pas trahir Dieu, sa foi, sa conscience. Leur relation devient de plus en plus toxique, chacun se hurle dessus pour mieux s’embrasser après. Le mari rabaisse sa femme, qui elle, n’en a cure, trop occupée à lutter contre la drogue. Elle commence à perdre pied, ce que Robyn devine trop bien. La tournée 1999 s’annonce des plus ardues, et semble être à elle seule un véritable rollercoaster d’émotions. Au détour d’une scène, on aperçoit Whitney boudeuse comme une enfant face à un grand miroir. Elle change plusieurs fois de tenues, de cheveux, de caractère, selon ses envies. Le staff s’inquiète, car ses performances vocales baissent et son corps s’effrite. Pire même, Whitney s’abandonne au doute et l’on découvre stupéfait le manque de confiance que dégage la jeune femme, pourtant bête de scène dès que les rideaux se lèvent. Son mari ne la soutient pas, trop occupé à chercher une célébrité phagocytée par celle de son épouse.

La consommation toujours plus effrénée de drogue sera le glas de toute vie sociale pour Whitney. Les disputes avec Robyn deviennent de plus en plus violentes. Nous ne sommes plus à la prise d’un petit joint d’herbe, mais à plusieurs moments de consommation parfois intenses. Whitney nie en bloc, avant de s’excuser. Mais rien n’y fait, la matriarche s’interpose et semble être la seule à contredire sa fille, qui fait régner le silence dans son staff. Robyn, contre toute attente, devient bientôt le mouton noir de la famille, symbole de tous les maux de Whitney. La famille, encore. L’entourage. Les amis. Toute cette pression, la jeune femme la ressent, et ne peut plus s’en extirper.

Le documentaire montre un visage bien noir de cette famille, vivant aux crochets de la jeune femme. Une pause aurait été souhaitable, aurait été salutaire pour elle, mais la pression de l’argent et des charges a laissé place à un silence douloureux. Car avant d’être une star, Whitney est surtout humaine. Car il reste encore la Whitney de concert, une véritable machine à tubes, à la voix d’ange, limpide comme le ciel, qui émeut tout sur son passage. Son dos se tord sous l’effet de la voix, ses dents blanches brillent sous les lèvres rouges. Comment ne pas aimer cette « femme magnifique », comme le dit Davis, vaincue par elle-même et son environnement ? N’a-t-on pas envie de se demander ce qu’elle peut bien faire pour éviter cela ?

Alors que le documentaire touche à sa fin, les choses noircissent, l’ambiance est lourde. Les fêtes ont des allures de chaos, les gens ont des poches sous les yeux et Cissy la maman ressemble à une sorcière des bois. La gentille Robyn se transforme en fantôme mystérieux prêt à hurler et pleurer. Bobby le prince charmant n’est qu’un homme à femmes excessif et seul. Le conte de fées se teinte de noir.

Robyn décide de partir, la pression elle ne la supporte plus. Pour Whitney, la roue tourne.

Après l’éprouvante tournée de 1999 aux allures d’Himalaya, Whitney continue de chanter. Il le lui reste plus que ça. Mais le résultat n’est pas toujours heureux. Sur scène avec le célèbre Burt Bucharach, elle arrive sur la mauvaise chanson et les répétitions tournent au désastre. Elle sera remplacée in extremis par Dionne Warwick, sa cousine pour le live des Oscars 2000… L’année suivante, durant le 30e anniversaire de Michael Jackson, elle arrive sur scène avec Mya et Usher sur « Wanna Be Startin’ Somethin' ». Si la reprise est dynamique et entraînante (mention spéciale à Usher et ses talents de danseur), Whitney apparaît famélique, engoncée dans une robe noire moulante laissant encore plus apparaître ses bras maigres. Elle n’est pas resplendissante. Reste encore la voix, tout à fait extraordinaire, qui fait de cette reprise de Michael Jackson l’une de mes préférées. Pourtant, si l’on tend l’oreille, sa voix a perdu de sa force, l’attitude est plus rigide, la chaleur de la voix a laissé place à une froideur clinique qui s’accorde mal avec le caractère de la jeune femme. Un souvenir entaché par cette silhouette amaigrie, comme vaincue par trop d’efforts et pas assez d’attention.

Un drame va complètement briser la chanteuse qui n’en a jamais assez. Pratiquement mourant, le père de Whitney réclamera à sa fille 100 millions de dollars. C’est le coup de grâce. Whitney ne s’en remettra pas. Durant une interview, d’une voix presque inaudible, elle coupe l’interview, vaincue par cette nouvelle et les conséquences de cette dernière. Elle part pour Atlanta, démarrer une nouvelle vie et partir en cure. Loin de sa célébrité, loin de sa famille. Et quelque part, loin d’elle même.

S’ensuivront des joies, des éclats de voix, des succès et des flops. Quelques fulgurances : le duo avec George Michael, des tournées à las Vegas. Et la solitude. Puis le souvenir d’une salle de bain jonchée d’immondices, où Whitney avait l’habitude de se droguer, comme symbole d’une célébrité déchue, une gloire évanouie, une force engloutie parles excès en tous genres.

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Que reste-t-il ?

Le sevrage en famille fatigue Bobby. Whitney redevient instable. Elle tente de se soigner, sans succès. Bien que toujours croyante, Whitney décide de divorcer de Bobby Brown, et est en proie à de sérieux problèmes d’argent. Ses concerts sont catastrophiques, car sa voix n’a plus du tout la même puissance qu’avant, détruite par les drogues à répétition, même si ses capacités techniques restent irréprochables. Son corps enfle, maigrit, au gré de ses actions. Sa tournée Nothing But Love s’annonce presque comme un appel à l’aide qui n’aboutit pas. Durant cette tournée, la presse se déchaîne, mais les fans la soutiennent toujours.

Elle recommence encore. Mais c’est l’acte final, son corps a lâché dans la baignoire. Son assistante fera la terrible découverte. Elle n’avait que 48 ans et devait le soir même se produire durant un gala. LL Cool J fera pleurer l’assistance durant une prière, et Jennifer Hudson fera une reprise de sa chanson phare. Un malheur n’arrivant jamais seul, Bobbi Kristina succombera aux mêmes symptômes en 2016. Elle n’avait pas 20 ans.

Les hommages pleuvent, les langues se délient. Robyn avoue avoir eu une relation avec Whitney, Bobby reconnaîtra l’importance de Robyn dans sa relation avec Whitney et affirme qu’elle serait toujours en vie aujourd’hui. Mais qu’importe ? Whitney n’est plus. Ces scoops de bas étage menacent de grignoter l’image de cet « ange au teint de pêche » qui enchantait tout le monde de son rire et de ses blagues. Que restera-t-il donc de cette splendide femme, aux dents éclatantes, qui chantait de tout son être ?

L’héritage que laisse Whitney est considérable pourtant. Elle aura donné sa définition même de « chanteuse à voix ». Ses capacités vocales, louées par la profession et les artistes, sont indéniables. Son souffle, parfaitement maîtrisé, permettait de réaliser une grande variété de nuances sur un ton chaud et puissant. Endurante, Whitney pouvait supporter de longs moments à chanter à pleine voix tout en travaillant ses aigus, qui étaient vus par les professionnels, comme « remarquables ». Le tout sans forcer. Comme une sorte de montgolfière qui enflait et désenflait avec une grâce presque divine, sa voix modulait les accélérations et les temps morts sans accro.

On notera aussi que la voix accompagnait fabuleusement les sons gospel, R’n’B et pop de ses compositions. On pourra reprocher à Whitney Houston ses chansons « tubesques » à fort caractère romantique, c’était une artiste d’une très (trop?) grande sensibilité. Elle avait su conjuguer ses origines noires avec la modernité tout en y injectant un sentiment romanesque qui parfois produisait des chansons d’une qualité notable.

On comprend mal comment toute cette force, cette beauté et ce charisme aient pu échouer aussi durement dans une baignoire crasseuse d’une maison de banlieue à Atlanta, cruel fin de chapitre de 48 années de forçage physique et mental. Une recherche effrenée d’une douceur de vivre et de gentillesse disparue dans les paradis artificiels, les rêves de mariage et de maternité heureuse, de famille unie et compatissante, d’amitié réelle. Le miroir de la réalité avait rendu le tout plus noir que toi, obligeant la chanteuse à fuir une vie trop dure pour elle.

Elle qui était à la recherche d’elle même, qui ne savait pas où aller, et qui ne savait que faire, avait trouvé un réconfort dans cette voix qu’elle considérait comme un cadeau de Dieu. Chez la chanteuse de hits de coin du feu, de films romantiques des années 90 se cachait un être fragile et d’une profondeur insoupçonnée qui révélait des éclats d’une douloureuse lucidité.

Au détour d’un mouvement d’épaule, d’un cheveu tombé sur la paupière ou d’un éclat de rire et de dents blanches, la vraie Whitney apparaissait devant nous. L’être de chair faisait son apparition pendant un bref instant, avant de redevenir la machine à tubes des spotlights.

L’été des docus musique : « Whitney : Can I Be Me », famille, je vous haine – 3