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Année : 2015 | Network : Lifetime | Genre : Comédie noire / Drame

La télé-réalité et moi, c’est un peu comme tremper un chaton dans la soude, le mélange ne prend pas. Débilité, situations grotesques, désertion du cerveau humain, disparition de l’intelligence… les défauts sont longs à énumérer. Tout le monde critique, mais tout le monde regarde. Tout le monde fait semblant, et surtout, tout le monde s’en fout. Revenons donc au source du problème.

Il y a vingt-cinq ans de cela, The Real World fut considéré comme le plus vieil ancêtre de télé-réalité, disséminant ici et là ses enfants bâtards aux multiples tentacules qui repoussent toujours plus les frontières en proposant encore plus d’émissions abrutissantes dans le but de divertir la famille. Jean-Kévin et Samantha aux multiples tatouages d’un goût douteux ont enfin trouvé une baby-sitter digne de ce nom. Mais une question fondamentale se pose : comment tout cela diable fonctionne-t-il?

Parce que c’est bien joli de voir Carlos mater les boutons sur la poitrine opulaete de Clara en divaguant sur les antennes de télé sur la Lune, il faudrait comprendre comment cette formidable (et avide) machine à fric se complaît à montrer au spectateur ce qu’il veut. Quels sont les personnes derrière tout ça ? Comment les rivalités apparaissent-elles ? Pourquoi ces gens ? Et surtout, qui diable va gagner à la fin ? Toutes ces questions qui, en somme, brûlent les lèvres des téléspectateurs.

Toutes ces questions, UnReal y répond, et sans aucun tabou.

Ayant rapidement jeté un coup d’oeil sur NRJ12 – pourtant maîtresse de ces divertissements bas de gamme -, j’ai vite compris que j’avais affaire à une série de qualité. En y regardant de plus près, je ne m’étais pas trompée, UnReal est carrément LA série du moment. Tout ce qui est raconté y est d’une telle vérité et d’une telle profondeur qu’il est difficile de passer au-dessus. Il est donc de mon devoir de vous expliquer en quoi UnReal est un produit télévisuel si particulier.

On suit les pérégrinations de l’héroïne, Rachel Goldberg, jeune femme au passé sombre qui souffre de problèmes psychologiques qui ont causé la ruine d’une autre émission de télé-réalité. Pourtant, elle est rappelée à l’ordre par son ambitieuse productrice, Quinn King, co-créatrice de l’émission de téléréalité Everlasting. Une sorte de Bachelor ultra-romanesque sur le modèle du Prince Charmant et de ses Charmantes Princesses à la recherche d’une meilleure vie et disons le franchement, d’un meilleur train de vie. Toutes sont belles et remarquables. Le Prince Charmant est Adam Cromwell, rejeton britannique d’un grand empire hôtelier à la Hilton, beau, sportif, élégant, riche, bref, un type admirable. Le but de Rachel est donc d’être la bonne copine de tout le monde et de faire en sorte que l’émission soit la plus dramatique possible en fournissant les rebondissements nécessaires à tenir en haleine la ménagère de moins de 5o ans.

Mais bientôt, le show va virer au jeu de massacre.

 

Ce qui fait la beauté d’UnReal, c’est sa fascinante déconstruction du mythe. Montrer le off de ses émissions sans fards. Déceler toute cette absurdité par un énorme vide. Tout n’est qu’affaire de gros moyens, de caméras braqués 24h/24, de micros cachés dans les oreillers, de talkie-walkies aux toilettes. Tout est faux. Tout n’est que carton-pâte et sentiments préfabriqués, tout est décidé en interne au terme de longues veillées nocturnes et de portraits des candidates punaisées sur un mur. Bref, rien n’est laissé au hasard. Et tant pis si les personnes concernées se révèlent sous leur jour véritable.

Quinn la productrice est une sorte de Cruella d’Enfer à la taille de guêpe avide de drames en tout genre, n’hésitant pas à écraser de nobles sentiments comme l’amour, la confiance, l’amitié pour uniquement distraire le plus grand nombre de téléspectateurs. Rachel est une jeune femme déséquilibrée qui lutte contre un gouffre intérieur en montant des candidates les unes contre les autres. Adam Cromwell se révèle vite être un saute-au-paf imbécile n’hésitant pas à coucher avec la latina de service, pourtant parangon de la vertu devant les caméras… On retrouve aussi d’autres candidates, comme la belle blonde WASP, qui reste dans la course pour espérer gagner Adam et surtout, de l’argent, une mère au foyer désespérée sous anti-dépresseurs, les noires qui savent qu’elles ne gagneront jamais et qui en font des caisses pour espérer être remarquées, la gentille idiote chrétienne, la bad girl victime d’une enfance rude… on s’attend à une pelletée de clichés.

Pourtant, UnReal réussit également le pari de montrer que dans le vie, rien n’est blanc ou noir. Les personnages s’avèrent rapidement complexes, dévoilant des histoires dures à la conséquence parfois tragique. Rachel Goldberg est une fascinante héroïne, ambigüe dans sa manière d’être et de réagir, obsédée par un bonheur qu’elle n’aura jamais. Quinn King ravale sous une couche de méchanceté et de fierté sa tare d’être une femme dans une industrie patriarcale et machiste : elle n’hésite pas à coucher avec son producteur, Chet, sorte de looser patenté qui joue avec les sentiments de sa maîtresse… et déjà marié. Mais Chet n’est pas non plus un personnage détestable, il est un homme écrasé par la pression de l’Audimat, qui n’arrive pas à s’engager et qui ne peut s’empêcher d’être attachant car dans le fond, lui aussi veut être aimé. Quant aux candidates, elles sont  prises au piège d’une industrie du spectacle qui fait bien peu de cas d’elles. Toutes ont un passé, un présent et un avenir qui semblent se conjuguer sous un seul but : conquérir Adam. Cet adulescent pourri gâté va pourtant mûrir tout au long de la série, devenant parfois le protecteur de ces jeunes femmes, lorsque son frère abrutissant débarque, quand il découvre des rivalités, ou qu’il aide la gentille idiote chrétienne à faire son coming-out hors caméras, faisant l’un des plus beaux moments de la série.

Autre surprise : la chaîne qui diffuse UnReal n’est autre que Lifetime, pourtant spécialisé dans ce type de divertissements… Si on y réfléchit bien, UnReal est un OVNI dans la programmation de la chaîne. Ici, point de salut, la série se révèle à certains moments sombre, voire carrément glauque. Certaines scènes d’humiliation font frissonner, et nous plongent dans un désarroi difficile à faire passer. La relation toxique entre Rachel et Quinn nous effraie par sa complexité. Sans compter les histoires de coeur et de corps qui jalonnent le récit, sans tomber dans la surenchère. On y gueule des gros mots (très très rare sur les grandes chaînes), on y couche à tout va et on nous montre sans fards la vérité. Un grand malaise plane tout au long de la série, qui nous interroge brutalement sur notre rapport à la télé et plus largement, aux relations humaines.

La créatrice de la série n’est autre que Sarah Gertrude Shapiro, productrice de… Bachelor. En effet, cette jeune femme aux tendances féministes va être littéralement broyée de l’intérieur. La production exige d’elle un travail intense, la forçant à devenir une fausse meilleure amie face aux candidats. Pire, il lui faudra tirer des larmes à la candidate exclue, inconsolable après une défaite, en pressant des citrons et des piments jalapeños sur ses yeux, sous peine de renvoi. Elle confiera plus tard aux caméras qu’une féministe travaillant dans ce genre d’émission équivaut à une végétarienne travaillant dans un abattoir. Shapiro multiplie alors les demandes de renvoi jusqu’à menacer de se suicider. La production va exaucer son souhait mais l’oblige à changer carrément d’Etat, après trois ans de bons et loyaux services.

Le résultat est bluffant. Shapiro a mis beaucoup d’elle-même dans Rachel, et panse bon nombre de ses blessures dans cette aventure. Les dessous d’UnReal sont peu reluisants, évoquant la part sombre de l’humain. Gros coup de poker pour Lifetime qui signe une de ses productions les plus réussies, et un carton d’audience. On regretta parfois un peu de surenchère dans certaines situations et une saison 2 un poil moins aboutie.

Je ne vous spoilerais pas la fin des deux saisons, mais elles sont révélatrices du vrai message de la série : quelque part, la vérité triomphe toujours.

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