Année : 2015 | Réalisateur :  Asif Kapadia | Oscar du meilleur film documentaire 2015

Nous sommes en 2007. Je découvre sur M6 Music le clip d’une drôle de dame, entre la pasionara juive espagnole et la chanteuse excentrique venant tout droit du Swinging London des années 60…. Intriguée, j’écoute la chanson jusqu’au bout et j’avoue, j’ai un choc. Les paroles deviennent vite obsédantes et entêtantes, avec un background jazzy et soul inédit. « Ils essaient de me mettre en désintox, j’ai dit non, non, non. » « Quand je serai au fond du trou, vous le saurez ». Il n’en fallait pas plus pour que je devienne accroc. L’album Back to Black squatta longtemps mon Walkman et mes révisions du Bac. Quelques jours plus tard, son premier album Frank, devint bientôt l’un de mes préférés, Stronger Than Me un véritable hymne éclatant dans une morosité musicale qui commençait ironiquement à s’estomper. Je vis sidérée l’apparence de ce bout de femme mince et longue, à la choucroute noire épaisse au trait de eyeliner aussi gros qu’une poutre de chantier, avec une voix pouvant terrasser un parterre de diplomates sans difficultés. Je fus impressionnée par son apparence et par son manque de filtre, sa sincérité et aussi, je dois un peu l’avouer, ce côté sombre qui faisait partie de son charme… Un mélange réussi de soul, de funk et des groupes de chanteuses des années 60 à la sauce 2000, le tout servi avec cette voix chaude, rauque, mélancolique et entraînante.

Mais bientôt, ses déboires judiciaires, sentimentaux et musicaux prirent le pas sur sa musique. On s’émoustilla de ses coups de poings avinés sur des paparazzis trop curieux, ses séjours en désintox suivies de chutes violentes et imprévisibles. La divine soulgirl aux cheveux en boule et au franc-parler finit progressivement par s’estomper… et laissait place à une monstresse, accro aux drogues les plus dures et vivant dans un appartement crasseux que Charles Dickens n’aurait pas voulu… On s’intéressa à ses histoires de famille compliquées, à son âme damnée Blake, qui l’entraîna dans un tourbillon, qui hélas, ne connut pas une fin heureuse. Car la vie d’Amy ne fut qu’une tragédie grecque dont les cartes semblaient déjà être jetées depuis le début de son existence. Elle prit subitement fin un triste jour de janvier 2011.

Le formidable Amy, documentaire réalisé par Asip Kapadia reconstitue le fil d’Arianne cabossé et instable de cette jeune chanteuse morte dans la « fleur de l’âge », partie rejoindre le funèbre club des 27.

L'été des docus musique : "Amy", les fulgurances d'une femme brisée - 1

Tiny Ladette.

Le début du mythe Amy commence par l’incroyable douceur de l’anniversaire de Lauren, une amie de la chanteuse. Sous un filtre sépia, d’une qualité typique des caméras de la fin des années 90, nous voyons une petite Amy de quatorze ans, chanter d’une voix incomparable un « Happy Birthday » de conséquence. On y sent déjà un formidable charisme et une volonté de se montrer. C’est une enfant qu’on devine turbulente, qui ne tient pas en place et préfère déjà s’évader ailleurs. A 14 ans à peine, elle est déjà abîmée : ses parents sont divorcés, elle vit chez sa mère, fait la fête et a déjà écumé la patience de ses professeurs dans plusieurs écoles d’où elle est systématiquement renvoyée. Absences, manque de tenue, manque de concentration, pas assez « dans le cadre » dira-t-on.

Seul réconfort : la musique. Amy la boit, la mange, la respire. Elle ne peut vivre sans. Ses parents, amateurs de jazz, lui font connaître Frank Sinatra, Sarah Vaughan, Dinah Washington, Tony Bennett. Rien n’est trop beau pour s’échapper du carcan familial qui lui pèse. Alors Amy s’achète une guitare, travaille sa voix déjà fantastique, écrit des poèmes qui se changent en chansons graves et tristes sur l’amour malheureux ou la solitude. A peine majeure, elle devient tour à tour chroniqueuse, et chanteuse dans un orchestre de jazz. C’est le début de l’envol. Sans attendre, Amy débarque dans le quartier de Camden en colocation avec son amie Justine Ashby. La jeune juive complexée par elle-même, étouffée dans une  famille décomposée, et souffrant peut-être du regard des autres, devient quelqu’un d’autre.

A Camden, la jeune Anglaise revit. Elle fait les 400 coups dans le quartier, boit, fume, a une sexualité d’homme. La jeune fille charismatique se mue alors en une « ladette« , une femme libérée des années 90, au style clinquant, à la sexualité libérée et aimant beaucoup la fête. Au féminisme farouche des années 60 se succède un néo-style plus ancré dans son époque, influencé par le consumérisme des années 90 et le pouvoir démocrate, libéral (et libéré) de Tony Blair. La grisaille Thatcher n’est plus qu’un lointain souvenir, et à présent, les femmes veulent aussi leur part du gâteau, et ne se gênent pas pour le dire. Les soutiens-gorge ne brûlent plus, mais sont en motif léopard, fuchsia, ou métallisé, volontiers rembourrés et bien mis en évidence…

Dans tout ce bouillonnement intérieur, Amy rencontre tout de même l’amour à quelques reprises. On peut citer Chris Taylor, un journaliste collègue d’Amy plus âgé qu’elle de sept ans, qui s’incrusta si bien dans sa vie qu’on lui doit la plupart des chansons de l’album Frank (Stronger Than Me, ci-dessous je vous laisse apprécier les paroles). Mais la ladette s’en lassa bientôt malgré sa folle passion, elle alla vers d’autres personnes plus confiantes, du moins en apparence. Elle jeta alors son dévolu sur Tyler James, un aspirant chanteur soul, qui envoya une démo de ses chansons à des groupes à la recherche d’une chanteuse de jazz. Amy y aiguisa ses premières armes, se faisant quelques tatouages au passage.

Elle trouve une maison de disques, Island (propriété d’Universal) et un manager qui n’est ni plus ni moins que Simon Fueller, le créateur des Spice Girls… Ironie de cette union contre-nature, entre une ladette jazzwoman explorant sa liberté chérie et le symbole même d’un carcan musical d’où rien ne dépasse. Une histoire de quiproquo purement anglaise, en somme.

Un homme va alors prendre les commandes de la production de l’album : Salaam Remi. Il n’a rien d’un débutant puisqu’il produisit tour à tour The Fugees et leur indétrônable album The ScoreEstelle (via Kanye West), et Nas depuis les années 2000 (l’excellent album God’s Son). Naît alors Frank et il sort le 20 octobre 2003. C’est un choc pour la critique musicale de l’époque, qui apprécie fortement le mélange entre musique urbaine et jazz des années 50. Le mélange fonctionne parfaitement bien, et l’on écoute sidéré l’étonnante maturité de cette voix chantent à cappella In My Bed ou Love Is Blind. Le documentaire suit avec une étonnante fluidité via un flot d’images d’archives l’envol de cette ladette échappée de son cocon qui s’apprête alors à montrer au monde entier que la musique peut également produire d’excellents musiciens comme elle. Malgré Simon Fueller. Malgré le fait qu’elle n’a pas pu garder toutes les chansons de l’album, label oblige. Les contraintes du monde de la musique ne peuvent pas tout accepter même si l’on rapporte de l’argent…

Car Amy n’est pas conventionnelle. Déjà son look : robe bustier serrée laissant voir la naissance des seins, escarpins vernis, tatouages en avalanche, cheveux brushés et regard de chatte. Une gouaille de chiffonnière qui se plie mal à l’exercice de la promo. Une vraie musicienne qui travaille « à l’ancienne », et qui fait tout « en direct » sans traitement derrière. Une vraie anomalie dans un univers musical standardisé, retouché à l’extrême. Amy est une grande gueule… elle se montre tour à tour cassante, voluptueuse, parfois méchante. Elle parle franchement, se fiche du quand-dira-t-on. Amy n’hésite pas à affirmer que son mixeur avait « bousillé » des chansons en mettant des sons qu’elle n’aurait elle, jamais mis. Elle feint un ennui mortel en direct quand on lui parle de Dido, et dira cette tirade acerbe : « de la musique d’arrière-plan, l’arrière-plan de la mort ». En passant en direct chez Jonathan Ross, on la découvre avec une splendide robe zèbre à fleurs un poil trop serrée laissant voir un galbe juvénile, des créoles roses vif et des talons hauts vertigineux. Le tout servi avec une franchise et une fraîcheur désarmantes.

Mais pourtant, derrière cette exubérance, se cache toujours quelque chose de plus sombre. Car la vie de famille ne fut pas toujours rose. On découvre une Amy adolescente solitaire et brisée par un divorce houleux, causé par l’infidélité de son père avec une collaboratrice. Etrangement, le documentaire montre les prémisses de ce qui pourrait expliquer un début de déséquilibre : une mère laxiste et un père aux abonnés absents, bizarrement présent lorsque sa fille devient célèbre… Sous anti-dépresseurs depuis l’âge de 14 ans, Amy est malade, triste et seule. Elle alterne crise de larmes, anorexique et boulimie en essayant d’aller mieux. Le documentaire montre une jeune fille vêtue de noir, le regard parfois perdu dans le lointain, à la recherche d’un ailleurs. Amy se souviendra toujours de cette part sombre qui est le ciment principal de sa musique. Elle rafle l’Ivor Novello Awards 2004, et Frank se vend à près de 2 millions d’exemplaires. L’album est disque d’or dans une dizaine de pays, est trois fois disque de platine au Royaume-Uni. La profession la salue, surtout les musiciens noirs avec qui elle collabore (Salaam Remi en particulier). Tous louent son professionnalisme, sa sincérité, la nervosité de ses chansons.

En filigrane pourtant, quelques phrases dans le documentaire sur l’avenir de la chanteuse retiennent notre attention. Salaam Remi dira à Amy : « si tu es comme ça à dix-huit ans, où en seras-tu à vingt-cinq ? ».

La réponse ne se fera pas attendre.

Wicked Lady.

« Amy » n’hésite pas à parler du background musical de l’époque. Il faut dire que le Royaume-Uni subit une renaissance du rock indé, mis en sourdine après la déferlante britpop qui manqua de tuer la plupart de ses enfants. The Kills, BabyShambles, Libertines, ou encore Arctic Monkeys font envoyer valser le milieu très straight de la musique britannique et montrent que le rock anglais vénère n’est pas encore mort. Car Amy Winehouse a réveillé leur vigueur et leur force, et surtout, elle a permis à tous ces groupes d’être fier d’être britannique sans passer pour un patriote ou un nazillon… Mais si la chanteuse a insufflé un vent de liberté dans la musique de l’époque, sa vie, elle, est loin de susciter de la joie. La petite ladette a laissé place à une lady lacérée, aimant trop la fête, l’alcool et les soirées sans fin. Elle fait la connaissance d’un certain Blake Fielder Civil. Au début, ce n’est que son assistant sur les vidéos, puis celui-ci prend de plus en plus de place dans sa vie, jusqu’à nouer une relation tortueuse avec elle. Une relation faite de non-dits, d’éloignements et d’un peu de lâcheté. Car Blake n’est pas célibataire, et Amy le sait. Elle s’accroche à lui comme une tique, pleure, boit pour oublier et recommence le lendemain. Entretemps, le milieu s’impatiente. Il semble que pour la jeune chanteuse, c’est la fin de la fête. Le label la presse de se remettre au boulot. Elle envoie alors valdinguer Simon Fueller (pure confrontation), car elle n’aime plus être associée à cette musique de télé-poubelle qu’elle exècre. Au fur et à mesure que la fabrication du second album se fait, on commence à toucher du doigt les nombreuses fêlures de la jeune femme : vivre dans la démesure semble être son crédo et dans tous les domaines : amoureux, sexuel, physique. Et dans une certaine mesure, dans la musique aussi.

La wicked lady renaît de ses cendres. Elle perd beaucoup de poids, s’enivre, se teint une mèche de cheveux en blanc comme sa grand-mère Cynthia, ancienne chanteuse de cabaret. Ce souvenir de cette mamie chérie ne suffit pourtant pas à apaiser une Amy incontrôlable. La wicked lady est devenue une femme blessée, faisant du mal à ceux qui l’entourent, et multipliant les coucheries avec potes pour énerver Blake. C’est un abîme de souffrance qui s’expose alors sous nos yeux : lentement, le documentaire distille des images d’une Amy perdue et folle, tentant de sauver les meubles mais ne faisant que creuser davantage. Son amie Juliette décrit son appartement de Camden comme un « squat puant ». Elle maigrit davantge, elle semble être irrécupérable. Ses parents, curieusement, se montrent dépassés par son cas, et l’on voit de façon percutante qu’un important manque de soutien se déroule sous nos yeux. Le staff lui aussi ne sait plus trop comment gérer la lady qui n’arrive même plus à écrire ni même gratter quelques cordes sur sa guitare… Ses yeux brillent dans les pubs pourtant, à l’écoute de chansons grunge, aux groupes de filles de la Motown, à ses idoles de toujours. Même si son esprit est embrumé par les mauvaises substances, son acuité musicale semble toujours en éveil. 

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Salaam Remi prend la décision de la réveiller, et l’invite chez lui à Miami enregistrer de nouvelles chansons. Après une tentative avortée d’entrée dans une cure de désintox, Amy se reprend et compose les futures chansons du second album : Tears Dry On Their Own, Just Friends, Me & Mrs Jones. Rentrée en Angleterre, elle semble pourtant toujours ailleurs. Son agent de l’époque, Nick Shymansky, part de son chef, attristé d’avoir été « trop proche » d’elle, et se fait remplacer par Raye Cosbert, son tourneur. C’est pourtant dans cet énième tournant intérieur qu’elle fait la rencontre de Mark Ronson, le génie de la production en Angleterre qu’on ne présente plus (Uptown Funk de Bruno Mars, Oh My God de Kaiser Chiefs, vous suivez?). Celui-ci la rebooste mentalement et musicalement, et elle lui confie la chanson Back To Black, un hit en devenir selon ses dires. Difficile de le contredire ! L’enregistrement est montré de façon intimiste et mélancolique, on voit une Amy reboostée qui chante de sa plus belle voix. D’autres chansons suivront : la merveilleuse RehabYou Know I’m Not Good, Love is a Losing Game. Son inspiration ? Son histoire tortueuse avec Blake, l’incertitude du lendemain, le temps long et monotone, et la fuite en avant, toujours. Pourtant, l’abîme repointe son nez car la grand-mère chérie d’Amy, Cynthia, est morte. Cynthia. L’inspiration n°1 d’Amy, avec cette mèche blanche au milieu d’une tignasse noire, cette dame ancienne chanteuse de cabaret, et certainement ancêtre des ladettes, s’était éteinte. Un coup dur de plus pour la fragile jeune femme, qui va replonger dans des crises de boulimie, de beuveries et de scarifications.

Dans tous ce chaos, Back To Black (littéralement « broyer du noir ») sort le 27 octobre 2006. C’est un pur chef-d’oeuvre, excellent en termes d’écriture, à la production pointue et soignée. Et au niveau des critiques c’est le raz-de-marée. On bénit ce mélange improbable des girls groups des années 60, de garage 90s, de cet amour de la guitare. Le paysage rock de Camden a fortement influencé Amy. L’album se montre plus accessible que le premier, sans toutefois renier son héritage black. C’est là le génie de l’album, et tout le monde l’adore. Amy aussi, elle apprécie toutes les chansons de l’album, est très fière de son travail. On la sent en joie, au milieu des spotlights, engoncée dans des robes années 60 avec ses tatouages salaces sur les bras, et une impressionnante boule de cheveux sur sa tête. Sa signature : le eyeliner poussé à l’extrême, qui pourrait rejoindre son sourcil. Rehab est littéralement le tube de l’année, passe en boucle à la radio, sur MTV, partout dans le monde. Les jeunes se prennent de passion pour son look rétro, ses frasques, son franc parler, sa franchise et cette musique soul inconnue pour eux. La chanson faite pour devenir un hit devient immédiatement un hymne. Une sorte de refus de la réalité, et le reflet d’une vie désorganisée assumée par sa protagoniste. La synthèse du style Winehouse. Etrangement, cette chanson anti-conventionnelle, anti-commerciale avec ses paroles dures et drôles à la fois, lui fait remporter une pluie de prix tous plus prestigieux les uns que les autres : le Brit Awards de la meilleure Artiste Féminine de l’Année, et le prestigieux Grammy Awards de la chanson de l’année.

Mais on connaît trop Amy pour savoir que tout ceci n’est que le faible couvercle d’une machine à tuer toujours prête à s’enrayer et exploser. Le spectre d’une célébrité monstrueuse et le délire des paparazzis va pousser la chanteuse dans ses derniers retranchements. Au milieu du triomphe total, durant les extraits vidéo, le documentaire montre la voix rauque d’une Amy mal préparée à cette célébrité soudaine. Les démons de l’alcool ne s’arrêtent pas : on la découvre hilare aux bras de Russell Brand avec un verre de vin bien rempli. Et continue ses soirées sans fin dans les pubs de Camden, toujours mi-sonnée, mi-apeurée par ce succès violent.

L’ange de la mort Blake revient alors dans la vie d’Amy. Il devient son fiancé. Puis ils se marient. On voit une Amy radieuse, un Blake comblé. Tout semble aller pour le mieux. Et une dangereuse mue se profile à l’horizon… 

Trash Woman.

La wicked lady chante son désarroi, de cette voix enrouée chaude et puissante. On peut lui reprocher d’être celle qu’elle est, il se trouve qu’Amy Winehouse est une grande chanteuse, certainement la plus grande vedette de son temps. Elle enregistra un poignant MTV Unplugged qu’elle réalise au Brésil, où tous ses hits sont simplement accompagnés d’une simple guitare. De rares moments de plénitude que nous dévoile le documentaire, avant de tout faire basculer dans les affres d’un succès qui ne va plus la quitter.

Le monde s’emballe pour elle, un peu trop. Puis beaucoup trop. Aucun manuel pour gérer la célébrité n’existe en réalité. On voit les coulisses du célèbre photoshoot de Terry Richardson où elle n’hésitera pas à essayer d’écrire Blake sur son ventre à l’aide d’un morceau de verre. Elle est tantôt accueillante, avec  ce regard perdu au loin, tantôt rigolarde avec une poule dans les bras, tantôt effrayante avec une choucroute sur la tête décorée d’une multitude de noeuds blancs. Le tout avec Blake bien entendu. Parce qu’Amy ne peut plus rien faire sans lui. Constamment à ses côtés, fumant trop, buvant plus que de raison, et consommant de façon extrême les drogues les plus dures. Rien n’est trop fort, trop intense pour vivre sa passion avec Blake. Elle doit tout ressentir comme lui, tout faire avec lui. You Know I’m Not Good (« tu sais, je ne suis pas la fille qu’il faut »), sonne presque comme un avertissement, que certains prendront à la rigolade, mais qui s’avère parfois vrai. La Wicked Lady laisse doucement sa place au monstre de maigreur et gavé de substances toxiques, la trash woman a fait son entrée.

Clope au bec, toujours plus maigre et laissée pour compte dans un état triste, Amy affronte avec bravoure les critiques acerbes de la presse, le milieu qui la dédaigne alors, et les regards de compassion de ses proches. La jeune femme un peu serrée dans ses robes se transforme en animal traqué, aveuglé par le flash crépitant des paparazzis venant lorgner sur son corps abîmé. Les tournées se succèdent, avec plus ou moins de succès. Elle boit plus que de raison, est en retard, titube, grogne ou soupire, s’abreuve de vin durant ses chansons. Un moment, elle se voit même interdire de sortir de scène par ses propres gardes du corps pour qu’elle finisse son set. Amy devient alors l’esclave de ses pulsions, un simple jouet donné en pâture à l’entertainment, une curiosité à montrer aux fans. Avec une douloureuse lucidité et des plans qui serrent la gorge, le documentaire déverse un flot ininterrompu d’images d’archives, de plans filmés à la volée, où l’on scrute le visage fatiguée d’une jeune femme de 25 ans qui n’est plus ce qu’elle était à ses dix-huit. La prédiction de Salaam Remi se révèle cyniquement vraie.

 

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Après une accalmie, la tempête se déchaîne. Amy frôle la mort un soir avec son époux et finit à l’hôpital. La tonne de crack, héroïne, alcool et cocaïne dans son sang a failli la tuer. La chance lui a souri cette fois-ci mais pour combien de temps ? Dehors, le cirque recommence, les médias s’en donnent à coeur joie. Cette fois-ci, Mitch Winehouse, son père et son tourneur décident d’intervenir. Escapade en famille avec amis à l’hôtel Four Seasons dans le Hampshire pour des vacances forcées. Mais la presse n’est jamais loin. Sidéré, Shymansky apprend que tous les tabloïds anglais ont loué toutes les chambres alentour et font un reporting en temps réel de la convalescence d’Amy. Si on peut vomir sur cette pratique d’un épouvantable voyeurisme, Amy semble consciente, mange normalement, tient une conversation. Mais le temps est compté pour elle : la seconde crise et c’est la mort. La sentence est irrévocable.

Toutefois, la réalité frappe. Encore, et toujours plus cruellement. Blake réussit à s’infiltrer dans sa chambre et tout recommence, comme un jeu d’enfants tordu. Amy retrouve ses vieilles habitudes. On s’enrage, que fait la famille ? Le documentaire se garde bien de faire un jugement un peu trop facile sur la responsabilité des actes de chacun. Raye Cosbert, son manager, exaspéré, affirme que ces ennuis sont à gérer avec sa famille. A-t-il raison ou tort ? Peut-on lui en vouloir de réagir de la sorte ? Faut il lui rejeter la faute sur tout ? Les annulations de concerts se poursuivent, en Norvège, en Suède. Son label tente vainement de sauver l’image d’Amy, prétendant un surmenage aigu, mais la presse n’est pas dupe. Elle crache en sourdine que c’est de sa faute, que c’est une alcoolique et une droguée, aimant se faire mal. La trash woman n’a pas de chance, elle est vulnérable. Tout de suite, on cherche un coupable : les parents, trop absents ? Sous de très rares moments de lucidité, Amy se dévoile, la trash woman susurre des vérités sur elle même : « l’amour me tue en quelque sorte » ou « j’en crève d’une vie comme tout le monde ». Sans Blake elle n’est rien. D’ailleurs, aussitôt en prison, elle replonge. Encore et encore. Son label n’en peut plus et l’oblige à suivre une vraie et longue cure de désintoxication. En sortant de là, elle arrive à gagner un Grammy Awards, sorte de remerciement à la communauté musicale. On la découvre radieuse, clean, et drôle. Elle semble enfin là, présente. Pourtant, énième coup de massue qu’elle assène à sa meilleure amie Juliette : elle n’y arrive pas sans drogue, la vie est trop ennuyeuse sans. Une évidence qui sonne comme le premier pas vers la disparition. En affirmant cela, Amy a signé son arrêt de mort.

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Fallen Angel.

Après seulement quelques années, Amy a déjà tout vu, tout connu, tout entendu. De la frêle jeune fille accro à la cigarette et aux alcools forts, l’on a vu la mue monstrueuse en une créature hagarde, salie de sang, de sueur et de Rimmel trop épais, les ballerines crasseuses et les vêtements presque déchirés. Dans un monde policé, où rien ne dépasse, où tout est parfaitement coordonné, ce comportement fait tâche. C’est pire lorsqu’on est une femme. Amy subit de plein fouet le jugement des autres, agressif et intrusif Elle a toujours été ailleurs. Ses rares moments de lucidité sont contrebalancés par des rechutes, inévitables. « Voilà quelqu’un qui essaie de disparaître » dira un ami sur elle. La célébrité l’a cramée jusqu’à l’os, elle n’est plus que cette poupée désarticulée trimbalée de concerts en concerts, de bars en bars. La soûlerie a pris le pas sur la musique.

La machine financière suit toutefois son cours. Elle doit honorer un nombre important de concerts, pour respecter les contrats. On chuchote qu’elle toucherait 1 million par concert. Mais durant ceux-ci, c’est la foire d’empoigne : Amy est absente, s’enivre de vin, crache sur le public, jette ses gobelets devant un public sidéré. Les médias en rajoutent une couche, tout le monde s’y met. Personne ne la lâche, quelque part tout le monde veut son morceau d’Amy Winehouse. Lorsqu’on pense que son nom de famille est littéralement « maison du vin », on rit jaune. Amy, elle, se sent enfermée, de plus en plus seule. Son père craque. Il l’emmène de force à l’île Sainte-Lucie, au large des Caraïbes afin de se ressourcer. Prévu d’y rester une semaine, la chanteuse finira par vivre là bas six mois… Un autre Blake y fait son apparition, un photographe clean et sympathique, qui y fera une dernière séance photo où l’on voit une Amy tout sourire, reposée et enfin libre.

Mais encore une fois, c’est un faux plan. La chanteuse compense son arrêt de drogue par la visite quotidienne des alcools locaux, les plus forts bien entendu. Son père, qui avait été absent une partie de sa vie, se montre maladroit, et peut être avide d’une certaine force de reconnaissance. Il n’hésite pas à emmener une équipe de caméraman pour filmer sa fille (My Daughter Amy pour la TV britannique, sorti en 2009), la surexposer davantage à ces médias qui la rendent folle. Amy craque aussi, pleure souvent, hurle sur son père qui ne comprend pas ce qu’il veut. « Si tu voulais de l’argent, j’aurai pu t’en donner ! » On se crispe en voyant Amy enlacer mécaniquement des fans intrusifs, on souffle quand on la voit rayonnante sur un cheval et on se sent triste lorsqu’on la voit s’abreuver d’une ribambelle de verres d’alcool. Notre coeur s’effrite quand on voit les efforts surhumains d’Amy pour aimer ce père qui ne sait plus comment réagir dans cette recherche de reconnaissance. La jeune femme se sent trahie. Les vagues bleu ciel des Caraïbes ne suffiront plus à la calmer. Ni même l’amour physique, connu le temps d’une passade. Les journaux ne se priveront pas pour tourmenter le mari en prison. Celui-ci jettera d’ailleurs définitivement l’éponge en 2009, pour « adultère ». Le rire ne passe plus. La tragédie continue.

Elle prendra bientôt fin. Retour à Londres. Amy est aussitôt entourée de ses gardes du corps, qui, bon gré mal gré, lui servent de nounou. Elle ne fréquente plus les bars, ne se drogue même plus. On pourrait pour la énième fois, croire à un retour. C’est là qu’un dernier coup d’éclat, positif, cette fois, va survenir. Tony Bennett la découvre via son fils et émerveillé par le chant rauque et puissant de la jeune femme. S’ensuit alors l’éclatante chanson « Body & Soul » qui figurera dans Duets II. Un succès par ailleurs pour le crooner de légende… Pourtant dans les archives, on voit éberluée une Amy toujours pro mais prise d’un trac énorme, qui ne souhaite plus indisposer le vieux lion. Bennett, lui, calmera la jeune femme durant un temps. Un temps trop court, diront certains. « je varie les prises » dit-il. Amy renchérit « jamais deux fois la même chose ». Une phrase qui sonne presque comme une conclusion tragique.

2011. Dans ces derniers instants, Amy montre malgré la fange une incroyable force intérieure. Elle démontre un véritable amour de la musique jazz, envoie des mp3, harcèle le producteur Questlove (The Roots, Nikka Costa, D’Angelo, Common). Celui-ci n’en revient pas des connaissances de la jeune femme, et caresse le projet d’un groupe jazz avec elle. Mais le corps d’Amy, épuisé, montre des signes de faiblesse. Sa tachycardie la menace à tout moment d’un évanouissement fatal. Amy n’en peut plus des concerts qu’on lui propose, préfère se diriger vers ses projets avec Mos Def, ou Raphael Saadiq. Trop tard. Endormie, pas super confiante, presque contre son gré, on l’emmène à l’aéroport de Belgrade où elle doit honorer un concert. Une catastrophe. Le spectre de l’alcool l’englobe. Les images sont édifiantes, tragiques même. Cela fait bien longtemps que la trash woman a laissé place à l’ange déchu. Le concert est épouvantable, on pouvait s’y attendre. Le visage grimaçant d’Amy, exprimant désarroi et chagrin, est d’une tristesse sans nom. Dans le torrent de médias, jamais avide de cadavres, une phrase subsiste, pleine de logique : « pourquoi la pousser si elle n’est pas prête? Ses proches ne font rien? ». Un appel qui sonne dans le vide.

La délivrance survient le 23 juillet 2011. Après un appel encourageant à sa meilleure amie Juliette Ashby, Amy a rendu l’âme. C’est Andrew Morris qui fera la macabre découverte. Son coeur a lâché. Officiellement à cause d’une surdose d’alcool que son corps fragile n’a pas supporté. Officieusement elle avait le coeur brisé. Avec une étrange normalité, le documentaire montre un brancard caché par une sacoche rouge vif, aller dans une ambulance. Fin de parcours sous les yeux des fans complètement effondrés. Au milieu du chaos des photographes, un « Repose en paix, Amy! » retentit.

 

The End ?

On a longtemps reproché le voyeurisme du documentaire Amy. La chose qui nous frappe d’instance est qu’Amy a été filmée, photographiée, capturée pratiquement toute sa vie. De sa frimousse de bébé jusqu’aux dernières images tragiques de sa mort, Amy a été peut-être la première diva de l’ère post-moderne à avoir été le sujet d’un tel flot d’images. Sous cet océans d’archives, des styles différents (caméra numérique, shootings photo, captures de concerts), la jeune Amy grandit, mûrit, souffre, désespère et chante de cette voix puissante sous nos yeux. Et puis, la lumière finit par s’éteindre. Tout est arrivé trop vite, trop fort, sans préparation.

L’interview de Première, bien qu’agaçante avec des questions inutiles, soulève bien la puissance de l’image : connaissait-on vraiment Amy Winehouse dans le fond ? Oui bien entendu, on connaissait tous ses frasques, sa démesure, son goût pour la défonce, ses chansons sur l’amour déçu, la culpabilité et tous les violons qui vont avec. Mais connaissait-on vraiment la jeune fille des débuts ? La gamine d’Enfield, née dans une famille traditionnelle, vivant la vie de femme dans un Camden sombre, qui finit par devenue la créature que l’on connaît tous. Sur ce point, Amy y répond avec une rare acuité. La férocité des médias, d’abord, toujours en manque de scoops, jusqu’à donner à la chanteuse le titre peu reluisant de « star à tabloïd », ordinairement réservé aux wannabe de télé-réalité ou aux starlettes de bas étage. Un vrai paradoxe que cette jeune fille à l’apparence d’elfe, au look à la fois rétro et rock’n’roll. Dionne Warwick ou Nina Simone auraient-elle été ainsi à notre époque ?

Aussi fulgurante que sa carrière fut, à l’image d’une comète, Amy Winehouse a durablement marqué les esprits. Certes, peut-être que le star-system a créé des êtres comme Elton John, Madonna ou George Michael, il a aussi contribué, aussi étrange que cela puisse paraître, à créer Amy. Sauf que l’on n’est plus dans l’acceptation, mais carrément dans le rejet. C’est en ça qu’Amy étonne. Elle fut toujours connue pour sa franchise et sa férocité, des qualités que l’on apprécie que peu venant d’une femme, et surtout dans un tel milieu.

Il faut dire que le style midinette folk ne sied pas tellement à cette lionne anglaise. De par son apparence, elle marqua le milieu de la mode : Amy arborait décolletés pigeonnants dans des robes à la Mad Men, couvertes de pin-up et de roses, son emblématique brushing boule agrémentée de foulards, roses ou autres ornements, ses escarpins « peep toe » dont elle avait paraît-il un dressing entier, ses ongles parfaitement manucurés et surtout ce maquillage emblématique, piqués aux girls groups des années 60 (The Ronettes, The Supremes). Elle collabore avec Fred Perry dans une charmante collection 60s de robes Vichy noir et blanc, de robes pull rose pâle, ou de tanks tops et de jeans. Karl Lagerfeld s’inspirera de sa choucroute et de son eye liner entrés dans la postérité durant l’un de ses défilés. Tout cet outrage dans une époque aseptisée provoquait moult réactions, mais aussi beaucoup d’enthousiasme.

Autre chose : Amy permit à l’Angleterre de redevenir rock, et ce n’est pas rien. Comme cité plus haut, toute une génération de groupes de musique de Camden finit par percer et à s’imposer. Les ventes suivirent, ainsi que les fans. Il était redevenu hype de se défoncer et de le montrer. Les stars suivront : Kate Moss et ses soirées agressives, Pete Doherty et son amour de la cocaïne, Russell Brand et ses fêtes excessives, Beth Ditto et ses formes exagérées, assumant son lesbianisme en s’affichant avec un trans. Une façon de dire fuck a l’establishment des années 2000. Cette fierté engendra à la surprise générale une nouvelle fournée de chanteurs talentueux : Adele, DuffyEstelle, voire dans une certaine mesure Lady Gaga ou encore Sam Smith

Une statue fut même érigée en son honneur par Scott Eaton à Camden. Il la représente dans sa robe courte caractéristique, sa coiffure en hauteur, ses escarpins. Point de marbre ou d’attitude romaine pourtant : un bronze à l’aspect d’ardoise, avec un bras désinvolte posé sur la hanche, l’autre bras nonchalamment posé le long du corps, avec des irrégularités sur l’ensemble. Les deux jambes paraissent un peu tordues, comme gênées, reproduisant la posture qu’elle avait durant les concerts, un mélange de doute et d’attente. Un geste de plus pour souligner la volonté d’Amy mais aussi sa fragilité intérieure. Sa apparence générale et le traitement particulier de la sculpture font de cette statue le symbole de Camden. 

La rose anglaise s’est fanée, mais son parfum demeure.

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