Vous souhaitez être bousculé, émerveillé, dégoûté, secoué ou simplement tranquillisé car votre vie ne vous suffit plus. Vous rencontrez un étrange mais rassurant ancien danseur qui vous propose de vivre en autonomie avec des gens perdus comme vous pour vous reconnecter avec vous-même et la nature. Puis vous décidez d’entretenir votre corps avec la sagesse ancestrale indienne avant de découvrir un Enfer sexuel d’emprise difficile à supporter. Qu’importe, vous vous évadez sur Facebook et découvrez des profils fantôme d’adolescents narcissiques aimant donner des chatons innocents à des pythons affamés. Foudroyé par tant de douleur, vous vous passionnez pour l’astrologie, les costumes surchargés et les brushing impeccables aux accents latino-américains. Enfin, retournés et gonflé d’expériences intenses mais éprouvantes, vous vous surprenez à observer les primates. Voir et être vu, entendre sa conscience, goûter aux joies de l’Existence, étreindre le Cosmos, sentir l’odeur de la nature environnante.

Qui n’a jamais pensé que Netflix aurait pu motiver nos 5 sens dans une farandole de documentaires intéressants et instructifs?

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Don’t F**k With Cats : Un tueur trop viral (2019)

Documentaire en 3 épisodes. Réalisateur : Mark Lewis. Disponible sur Netflix.
Interdit aux – de 16 ans. Contenu violent et explicite.

Don't F**k With Cats : Un tueur trop viral

Ne merdez pas avec les chats. Jamais. Ce documentaire le prouve bien. Mais il y a bien un sujet brûlant derrière ce titre énigmatique : l’affaire Luka Magnotta. Pour ceux qui auraient vécu dans une grotte, il fut considéré comme le premier meurtrier sur Internet de l’Histoire. Il fit joujou avec le cadavre d’un garçon avant d’être découpé et jeté dans des sacs en plastique avec une indifférence qui glace le sang, le tout filmé et publié sur YouTube à une époque ou leur bot de détection n’était pas aussi performant qu’aujourd’hui… Vous vous évanouissez de dégoût. Vous pensiez être à l’abri ? Gros fail. Don’t F*** With Cats est un documentaire saisissant et profondément dérangeant, qui touille sans honte les tréfonds perturbés de l’âme humaine. Rien ni personne n’est épargné, et le documentaire est difficile à regarder par moments (je vous préviens).

Ce que l’on retient de plus important dans Don’t F*** With Cats, ce n’est pas tant la figure complexe de Luka Magnotta (enfance misérable, maladie mentale, pornographie voire prostitution). C’est plutôt le côté « enquête », une formidable mais éprouvante enquête d’une poignée d’anonymes (formidables pour la plupart), agent de sécurité, hôtesse dans un casino, ou simple femme au foyer, qui partagent leur coup de coeur et leur amour des chats avant de tomber sur une atroce vidéo de torture de chatons.  On s’intéresse à la forme de la pièce, à l’éclairage de la vidéo, aux éléments qui pourraient identifier le meurtrier (aspirateur jaune, tapis loup, forme des fenêtres !!). Voilà commence un stupéfiant basculement vers une autre dimension où nécrophilie, prostitution, drogue, fétichisme sexuel, torture d’animaux, sont expliqués et montrés (de façon floue je rassure) sans complaisance. L’on découvre la personnalité d’un homme torturé, obsédé par la célébrité, qui aurait crée plus de deux cents blogs dédiés à sa personne, profondément dérangé et narcissique. Son absence totale de scrupules et de sentiments le rend encore plus effrayant et dérangeant. Voir et être vu était son seul credo, et il aura fallu d’un meurtre sordide et une traque rocambolesque pour qu’il accède enfin à son but. Comment ne pas se sentir sale et secoué face à ce constat ? De nombreuses questions nous traversent non sans effroi : est-ce que tout ceci était bien l’oeuvre de la conscience de Magnotta sachant qu’il est bipolaire? Est ce que les protagonistes du documentaire auraient malgré eux « provoqué » tout ce cirque dans le seul but de coincer Magnotta, mais qui l’aurait finalement poussé à commettre l’irréparable ? Est-ce que tout ceci aurait pu être évité, si la police avait pris en considération les appels au secours désespérés des internautes ? Est-ce que le traitement médiatique putassier qui a suivi l’affaire n’a-t-il pas provoqué un emballement auprès de toute une génération de cyber-justiciers ?

Comme le dit l’un des protagonistes du docu, mieux vaut arrêter ce manège voyeuriste, fermer le navigateur et retourner (difficilement) à la réalité…

Entendre

Jane (2017)

Documentaire d’1h30. Réalisateur : Brett Morgen. Disponible sur Netflix. Tous publics.

Jane (2017)

Saviez vous que nous partageons avec les chimpanzés 98,9 % de notre génome ? Qu’il est possible de se faire transfuser du sang de chimpanzé dans notre corps suite à un accident ? Leur démarche étrange, leurs traits semblables aux nôtres les ont longtemps relégué au rang de divertissement sur pattes ou d’objet de curiosité. Longtemps considérés comme inférieurs, ils furent bientôt mis en lumière, et vus comme des témoins vivants sur l’évolution de l’Homme. Leur empathie, leur créativité, leurs peurs les rendent proches de nous. Toutes ces recherches furent l’oeuvre d’une seule personne : Jane Goodall. Oui, une femme, simple secrétaire, et qui n’avait qu’un rêve : vivre sa vie au milieu des animaux et de la nature.

Si l’on peut reprocher l’aspect volontairement « roman-photo » du documentaire de National Geographic, difficile de rester insensible face à l’incroyable destin de cette dame. On voit sidéré une jeune Britannique au minois avenant, blonde et pâle, déambuler dans la nature africaine en saharienne kaki, armés de ses jumelles pour observer les chimpanzés. Jane devient l’assistante du docteur Louis Leakey à Gombe, en Tanzanie. Pendant de longues semaines (montrées par des vidéos d’époque d’une rare qualité), elle observe de loin les chimpanzés, se tait, apprend. Un jour, l’un deux s’approche d’elle et ne la quitte plus. C’est le début d’années et d’années de travail sans précédent dans le milieu des primates, au retentissement planétaire. Les chimpanzés sont capables de ressentir la peur, la colère, la jalousie, ils sont attachés à leur famille, ils s’éloignent pour mourir, et, chose qu’on ne savait pas à l’époque, ils peuvent fabriquer des instruments pour se nourrir et chasser. 

Il aura fallu toute la tendresse et toute l’empathie de Jane Goodall qui font que ses études sur les chimpanzés ont une portée différente. Loin de l’observation froide et clinique, Goodall leur donne des noms et les dessine. Elle les écoute et les comprend. Elle entend aussi le chant de la nature venir à elle. On découvre tristement le sexisme et l’ignorance de la communauté scientifique qui ne pardonne pas à une femme sans diplôme et sans expérience d’ébranler des certitudes avec une approche aussi peu réaliste… Pourtant, Goodall suit son propre instinct. Elle aura observé, noté, dessiné avec une rare acuité, aura survécu à un divorce douloureux (magnifiques moments ou Jane se confie sur la faillite de son mariage), et sur son semi-échec d’une vie de mère (elle a une fils)  à peu près normale.  Sous l’aspect « publicité » du National Geographic se dégage toutefois une sincérité et une franchise désarmantes. Quand aux chimpanzés du documentaire, ils sont capables du meilleur comme du pire : bagarres violentes, déchirements familiaux, rejets de membres, vols de nourriture. Longtemps vus comme des jouets sans âme, ces chimpanzés en disent bien plus sur nous qu’aucun autre animal…

sentir

Mucho Mucho Amor : La légende de Walter Mercado (2020)

Documentaire d’1h30. Réalisateurs : Cristina Costantini, Kareem Tabsch. Disponible sur Netflix. Tous publics.

Mucho Mucho Amor : La légende de Walter Mercado (2020)

Même si vous n’êtes pas branché astrologie, paillettes, et roucoulements de voix dignes d’une télénovela, impossible de faire l’impasse sur le documentaire de Netflix sur le flamboyant Walter Mercado. Le pape de l’astrologie originaire de Puerto Rico, au brushing impeccable et au lifting esthétique scintillant, qui officia à la télévision pendant près de 30 ans, captivant une centaine de millions d’hispanophones, charmant aussi bien la femme au foyer que le businessman pressé. Né dans une famille de paysans ramasseurs de canne à sucre, il « ressuscite » selon ses dires un oiseau presque mort et découvre ses visions. Fort de son succès, Walter part pour la capitale où il devient danseur, acteur de théâtre et de télévision dans des télénovelas d’un goût douteux. Un producteur de télévision va le repérer. L’ouragan ne va pas tarder à tout raser.

Walter Mercado, le « dieu de l’astrologie », tire tous les soirs à la télévision le tarot, parle des astres et des dieux indiens, dans des décors improbables : temples hindous, palaces romains, forêt, ruines anciennes, plage de sable blanc. Avec des costumes bigarrés, très colorés, rehaussés de bijoux extravagants. On sentirait presque le parfum sucré des roses s’exhaler de ses costumes… Bientôt, Walter Mercado est l’événement le plus suivi de la télévision hispanique, et devient une icône. Tour à tour grimé en évêque décadent, aristocrate de la Renaissance, magicien de légende arthurienne ou danseur kitsch de tango, Mercado prédit un avenir radieux à tous les signes astrologiques. Sous le côté bling-bling de cet univers, se cache pourtant des éléments moins nobles. Son apparence androgyne et son maquillage lourd provoquent des doutes sur sa sexualité. S’ensuivent des moqueries des médias latino-américains, très homophobes, et des parodies de mauvais goût. Walter reste également discret sur sa vie intime, préférant parler « d’être » plutôt que de masculin et féminin. Une parole qui fait mouche en plein débat actuel sur la question du genre. D’autres tirades philosophiques, tout aussi piquantes, viendront ponctuer le documentaire.

L’on découvre aussi la terrible bataille judiciaire qui l’opposa à son manager Bill Bakula, qui, flairant l’oseille facile, entreprit de voler les droits du nom Walter Mercado à l’intéressé. Il ne pouvait plus réaliser son spectacle son et couleurs à la télévision, et la relation se rompit définitivement. Pendant près d’une décennie, Walter Mercado put finalement récupérer les droits sur son nom, moyennant de gros moyens, mais jamais plus il ne récupéra sa gloire d’antan. L’époque avait changé, Walter aussi. Les capes doublées en jacquard étaient passées de mode et l’ésotérisme, dans un monde post 11 Septembre, ne faisait plus mouche. Comme ultime chant du cygne, la ville de Miami lui consacra quelques mois avant sa mort une exposition sur sa personne où il arriva en trône digne de Louis XIV accompagnés de danseurs de ballet. Car oui, les millenials sont fans de lui, à en voir les nombreux memes à son sujet ! 87 années d’aventures mystiques et prenantes vêtues de costumes à paillettes. Con mucho mucho amor*.

*avec beaucoup beaucoup d’amour.

Goûter

Holy Hell (2016)

Documentaire de 103 minutes. Réalisateur : Will Allen. Disponible sur Netflix. Interdit aux – de 16 ans. Propos explicites.

Holy Hell (2016)

L’époque n’est pas au beau fixe pour Will Allen. Nous sommes dans les années 90, et il vient de découvrir qu’il est gay. Pour ses parents, chrétiens pratiquants, c’est la catastrophe et ils finissent par le rejeter. Déçu de leur réaction, Will se réfugie avec sa soeur dans la communauté spirituelle Buddhafield, dont elle est une adepte depuis quelques temps. Là-bas, Will fait la connaissance de jeunes paumés comme lui : anciens toxicomanes, chômeurs sans avenir ou fils de riche en quête de sens. Tous retrouvent dans Buddhafield un semble de reconnaissance et surtout, de tolérance. La communauté est régie par un charismatique leader : Michel Rostand. Au début, celui-ci se présente comme un adepte de spiritualité orientale teinte d’hindouisme, qui a trouvé l’élévation. Il se prend d’affection pour Will Allen et le nomme en quelque sorte son directeur artistique. Il sera pendant 22 ans le caméraman attitré de Rostand. 

L’on peut se poser la question suivante tout au long du documentaire : comment diable une poignée de jeunes idéalistes a-t-elle pu rester sous la coupe d’un danseur de ballet illuminé pendant près de 22 ans ? Will, de sa caméra alerte, filme sans omettre le moindre détail : réunions spirituelles, sport intensif, cours de danse, cuisine en famille, hystéries collectives où chacun se libère de ses démons en pleurs et cris, salades de fruits ressemblant à de véritables tableaux vivants (???). Durant toutes ses années, le groupe se dévoue corps et âme à leur projet de vie alternative, noue des liens indestructibles que ni les caprices du leader, ni le temps, ni les bizarreries ne détruiront. Comme le dit si bien Allen : que sommes-nous prêts à croire pour arriver à notre plus grand bonheur ? Jusqu’où peut-on aller pour goûter au doux fruit de la liberté ?

Plus le documentaire avance, plus on progresse dans l’iréel. Le paradis a des allures d’enfer (holy hell, saint enfer, le titre est tout trouvé), le cadre devient moins idyllique, les relations sont rendues, et le leader, dont le vrai nom est Jaime Gomez, devient de plus en plus tyrannique. Celui-ci s’enfonce dans la démesure, terrorise son entourage et finit par coucher avec ses disciples, souvent de façon contrainte. Will sent le vent tourner et cherche des explications. Il n’en trouvera pas avec son leader, qui nie en bloc. Il quitte Buddhafield, ruiné et seul, en compagnie de quelques personnes. Ce film est son témoignage. Un témoignage bouleversant, sordide et dérangeant sur une utopie qui s’est transformée en cauchemar. Un témoignage dont on ne sort pas indemne.

Toucher

Bikram : Yogi, gourou, prédateur (2019)

Documentaire de 1h26. Réalisatrice : Eva Orner. Disponible sur Netflix. Interdit aux – de 12 ans. Propos explicites.

Bikram: Yogi, gourou, prédateur

Si vous avez été un tant soi peu à la mode, vous n’êtes sûrement pas passé à côté de cette tendance du yoga qui a fait fureur chez les bobos américains fusse tantôt : le Bikram Yoga, nommé d’après son fondateur. Il s’agit de 24 positions de yoga, décidées par Bikram, qui doivent être réalisé pendant 90 minutes sans interruption (je précise sur ce point) dans une salle chauffée à 40°C, censée recréer le climat indien. A priori, rien de bien étonnant, une histoire de self-made man dont les Ricains raffolent : un Indien pauvre de Calcutta, Bikram Choudhury, s’inspire des enseignements de son maître pour instaurer son propre style de yoga et s’exile aux Etats-Unis pour connaître le succès. Il s’installe dans un sous-sol à Los Angeles, et bientôt, devient le prof star à la mode. Tout Hollywood se presse à ses portes : Michael Jackson, Madonna, Raquel Welsch, Jane Fonda, Quincy Jones et même Lady Gaga. C’est un succès foudroyant qui l’attend. Et tout aurait pu être merveilleux comme dans un conte de fées, si la personnalité de Bikram n’était pas aussi problématique.

Car Bikram Choudhury n’a rien d’un tendre. Narcissique, possessif, obsédé par l’argent et la célébrité, il n’hésite pas à étaler son luxe, sa passion dévorante pour les voitures de collection dans les magazines et reportages. Il se moque de ses collaborateurs, n’aime pas les gros et les moches, ni les Noirs, ne se prive pas pour poursuivre en justice ceux qui veulent faire sa pratique s’ils n’ont pas passé le certificat sans son accord. Car pour être prof de Bikram Yoga, un stage intensif est obligatoire, présidé par Bikram lui-même ! Paradant en slip noir parmi ses élèves, il contrôle, rouspète, émet des remarques désobligeantes. Certains profs en feront les frais. Puis les premières accusations d’agression sexuelle et de viols vont éclater. Bikram ne se contente d’emprise mentale, mais d’emprise physique : il coince ses profs contre la porte pour les embrasser de force, ne choisit que des étudiantes avenantes et jeunes dans son cercle, puis saute le pas en violant deux professeures, Sarah Baughn, et Larissa Anderson. Le tout non loin de l’épouse officielle et des enfants, entre deux films de Bollywood, bien entendu. Toucher, chez Bikram, s’avère être une pulsion malsaine.

Bikram a pris pour habitude de chanter après chaque fin de cours : « Ne soyez pas tristes, ce n’est pas fini, vous êtes loin de chez vous, pour vous tuer, c’est pour ça que vous payez, c’est pour ça que je suis là ». Une ritournelle qui en dit long sur le caractère du yogi : mégalomane, menteur, affabulateur, tyrannique. Il n’hésite pas à plaider le 5e amendement et dire pendant les procès qu’il est ruiné alors qu’il continue d’acheter des voitures de luxe à ses enfants… Pire, il choisit de s’exiler au Mexique pour échapper à la justice. Depuis, certains profs renomment son activité « Hot Yoga » pour éviter tout amalgame, et demandent de séparer l’enseignement de la personne. Mais cette pratique est fortement critiquée par des médecins qui doutent de l’efficacité d’une telle pratique (risques cardiovasculaires, malaises, perte de conscience), quand certaines célébrités ne la trouvent tout simplement pas stupide. Une intense mise en garde sur la culture du viol et la mysoginie dans le sport à ne pas manquer.

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