Année : 2018 | Label : Parlophone | Genre : Funk / Soul

Hum… à peine nous sommes-nous remis de la sortie express d’Humanz que Gorillaz nous offre un autre album de leur cru : The Now Now. Mais quelle saveur aura cette cuvée sortie à la vitesse de l’éclair ? Sommes nous devant un vin âcre et profond comme Demon Days ou bien un breuvage plus coloré et chaud comme Plastic Beach ? En tout cas l’équipe se réduit, seuls trois vignerons répondent à l’appel : Snoop Doog, Jaimie Principle et George Benson (oui oui, le chanteur de Give Me The Night). Ils ont été conviés à l’élaboration de cette cuvée aussi inattendue que très qualitative. Cependant sous des dehors chaleureux, l’album se révèle vite plus profond qu’il n’y paraît.

Retour aux sources

La clique du singe entre deux concerts décide de faire une pause musicale très différente d‘Humanz. Terminées les longues collaborations avec une clique d’artistes venus de tous bords… car l’ambiance colonie de vacances peut être amusante sur le papier, elle l’est beaucoup moins dans la vraie vie. Un brin goguenard, Albarn affirmait à ce sujet que c’était très enrichissant mais très fatiguant en raison du monde qu’il faut réunir, et surtout, on peut le deviner, assez cher… Mais avec The Now Now, l’ambiance est plus calme et cosy. L’orchestre a diminué de taille,

Cette envie de faire quelque chose de plus intimiste n’a pas échappé aux fans de Gorillaz qui se souviennent un peu trop durement de The Fall et craignaient que cet opus ne soit dans la même lignée. Mais là où The Fall était une continuité tordue en bouche, métallique de Plastic Beach, comme une piste d’atterrissage un peu HS à l’île de plastique, The Now Now surprend par une retenue bienvenue, chaude et douce, mais où le poison de réalité n’hésite pas à faire son apparition. A Plastic Beach son The Fall en forme de rampe de lancement, à Humanz son The Now Now, petit frère optimiste mais réaliste.

Il était temps pour Albarn de tester une autre voie pour sortir de la fête étouffante qu’avait fini par devenir Humanz. Il avouera quelque temps plus tard mi-sérieux, mi-réaliste, que le fait d’inviter autant de musiciens, aussi talentueux soit-ils, relevaient d’une réelle prouesse technique et mentale… on ne saurait trop lui donner raison, même si cette caractéristique est ce qui fait la beauté du groupe depuis leurs débuts. Après la déferlante Humanz, on comprend l’artiste de vouloir revenir à des bases plus saines, plus calmes, du moins en apparence. The Now Now arrive à point nommé pour Albarn que l’on sentait peut-être un peu (trop?) dépassé par son nouvel enfant vorace et hyperactif. Il décide de faire table rase, et encore une fois de surprendre, d’apparaître là où on ne l’attendait pas, comme toujours.

Mirage de la vie

 On avait un peu regretté la non-présence de Damon Albarn sur Humanz, déshumanisant un peu trop la machine Gorillaz, toujours vaillante après plus de dix-sept ans de bons et loyaux et services. L’album avait énormément partagé la critique et laissé encore une fois les fans un peu perdus. Peut-être qu’Humanz s’était un peu (trop?) perdu dans la déferlante de guests d’horizons très (trop?) différents, mélangeant sans peine Jean Michel Jarre aux chants félins de Grace Jones, invitant les frères d’â(r)me De La Soul tout en switchant au chant hypnotique de Benjamin Clementine. Résultat : la recette n’avait pas vraiment fait l’unanimité… tout en déployant comme à son habitude, une rare inventivité durant les lives. Un peu trop court pour certains fans hardcore, mais beaucoup trop long pour le néophyte perdu en chemin.

Finies les fêtes BDSM, les sons stridents, le funk endiablé. Et bienvenue à la plage de sable blanc brûlant de L.A, du macadam de Beverly Hills et du paradis artificiel Hollywood. The Now Now sort à peine un an après Humanz et avait réussi à surprendre les journalistes et les spécialistes, un miroir déformant qu’Albarn nous tend en souriant en coin, espérant une réaction de notre part. Car cette escapade ensoleillée n’est qu’un énième déclinaison du groupe, une sorte de mirage de plus dans cet environnement particulier, une autre réalité qui pourrait être Gorillaz, et qui ne l’est peut-être pas entièrement.

On pourra bien sûr rechigner à écouter ses délires vegan friendly et 80″s avec le charmant Humility ou bien être dubitatif devant la ballade Bluresque Idaho, hommage non dissimulé aux grands espaces américains. On se laisse toutefois séduire par la délicieuse spontanéité d’Albarn, qui, je l’avoue à demi-mot, possède des hauts et des bas. Certains fulgurances se font sentir, comme le splendide Tranz, où Albarn module sa voix encore intacte à presque cinquante ans malgré les bières et la marijuana. On note également le placide Kansas. Toutefois, l’album possède le même défaut que The Fall : il n’arrive pas tellement à s’imposer comme un « album » à part entière, mais plutôt comme une sorte de parenthèse, comme une autre possibilité de parler de Gorillaz.

Il est peut-être préférable de se rembobiner un bon the Now Now positif et chamarré qu’un calamiteux Everyday Robots, ennuyeux à mourir et donnant envie de jouer avec des couteaux… Même si l’album en lui-même n’est définitivement pas le retour du quatuor, The Now Now pourrait apporter une réflexion intéressante sur les capacités d’un artiste à se renouveller, à tenter, oser, se risquer à faire quelque chose de différent. Certes, l’album est loin d’être parfait, il ressemble parfois à un mirage un peu trop déteint sur une réalité post-Brexit, c’est sûr. Mais il permet de montrer qu’un musicien peut se risquer à faire quelque chose qui n’est pas du ressort d’un calendrier robotique de label, en proie aux actionnaires et à la loi du marché, dans un monde ou la promotion permanente et le poids du fric font rage.

A vous de juger

Apporter une conclusion sur The Now Now sera plus facile que pour Humanz. L’album va encore une fois diviser, pour peu qu’on le prenne vraiment pour un « vrai » album de Gorillaz. Il suffit de promener son regard sur les critiques un peu mitigées sur l’opus pour se donner une idée de que les gens ont ressenti à son écoute. Je me surprends même à avouer difficilement que The Now Now n’est pas 100% transcendant, faillit parfois à atteindre ses objectifs. Mais il fait preuve d’une envie de bien faire, d’une naïveté presque touchante que je ne peux pas totalement le rejeter. Certains le rejetteront, peut-être à raison, ou d’autres comme moi le considéreront comme un Objet Musical Non identifié ou un étrange objet arty vaguement classe que l’on se plaît à écouter entre hipsters. 

Si l’on tend l’oreille, l’album fait l’éloge d’une certaine douceur de l’existence, vite interrompue par cette fichue réalité, comme une marée noire envahissant une plage paradisiaque. Gorillaz est comme cela, un équilibre des forces parfois brinquebalant, parfois époustouflant. Une famille dysfonctionnelle qui se révèle entre deux engueulades à table et trouve un terrain d’entente. Le groupe a toujours été un miroir déformant d’une réalité toujours plus dure et qui ne va pas en s’améliorant : le post 11-Septembre, la guerre en Irak, l’ère Trump et le choc du Brexit. Pour fuir tous ces évènements dont il est parfois difficile de décrire, Albarn s’est réfugié dans la musique tel un forcené et tente tout de même d’en extirper quelque chose, qu’il soit merveilleux ou horrible.

Vous serez libre de laisser l’album là où vous l’avez laissé, ou bien comme moi de le balader quelques instants, le temps que les plaies de l’existence se guérissent à son contact. Son petit chant de coquillage n’a peut-être pas la force d’un rap à la Beyoncé où d’un chant céleste à la Jeanne Added, mais il permettra peut-être de calmer un peu vos ardeurs et de voir la vie d’un oeil plus reposé.

A vous de juger

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