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Année : 2017 | Genre : Hip Hop / Trip Hop | Label : Parlophone

Imaginez un peu. Vous vivez sur une île depuis près de quarante-sept ans. Vous vous sentez anglais jusqu’au bout des ongles, vous vivez anglais, vous mangez anglais, vous respirez anglais. Vous aimez votre pays.

Puis bientôt, le tableau se fissure. L’argent public qui part en fumée, l’immigration qui enrage vos concitoyens. Et puis, à l’Ouest rien de nouveau. Un golden-boy fatigué a été élu, faisant joujou avec ses petits boutons à haine et à bombe nucléaire. Au Nord, une île glacée connaît une poussée de haine contre les banques. Au Sud, à travers la Manche, pas mieux. Une bande d’abrutis a canardé des artistes au nom d’une version Berserk de Dieu qui n’existe que dans leurs rêves. Puis a tué dans l’œuf l’insouciance d’une jeunesse qui voulait juste s’amuser. Putain de camion. Des gens venus d’ailleurs hagards, et partout la guerre, la rage et l’impuissance. Vous pensez être arrivés au bout du chemin. Pourtant le cauchemar ne fait que commencer. Votre île si précieuse se craque définitivement, finie l’Union. Finis les avantages. Finie la rigolade. L’amertume vous gouverne, votre vie ne vous suffit plus.

Il ne reste plus que vos dons naturels dans la musique contemporaine. Vous savez? Ce don qui vous a permis de vous sortir de la merde tout seul, quand vous aviez quinze ans, quand vous avez raté votre bac pour la millième fois. Ce don qui vous a permis de percer la scène londonienne avec vos quatre copains bourrés. Ce don qui vous a tout donné, et qui vous a repris pas mal de choses. Ce don merveilleux qui vous a fait rencontrer des gens formidables. Ce don qui a failli vous tuer. Ce don qui est la seule chose qui vous reste de tangible pour supporter toute cette noirceur. Alors, ni une ni deux, vous vous disputez une énième fois avec votre meilleur ami dessinateur et vous vous remettez au travail. Et vous planchez un mois, deux mois, six mois, un an, trois ans, sept ans. Enfin, l’enfant naît. Votre enfant de revanche voit le jour et vous vous sentez moins lourd…

 

Monstre simiesque de 17 ans

 

On ne présente plus Gorillaz, groupe machine à rêves qui a vu le jour en 1998 et qui a fait une formidable percée au début des années 2000 avec leur single fantomatique Clint Eastwood. Rappelez-vous (ou plutôt, abstenez-vous) : les Destiny’s Child et N’Sync régnaient en maître sur des charts dominés par le grasdouble et le strass. La pauvreté artistique avait fait un sacré bout de chemin, où tout le monde s’était perdu. Au fil des années, les tendances ont évolué, les artistes sont restés, d’autres sont définitivement tombés, tandis que le monstre gorill-esque continuait sans rien dire son bonhomme de chemin. Et de sa sagesse de singe, Gorillaz canardait les jeunes premiers, méprisait le commercial, jetait des pierres aux ennemis de la liberté, et observait d’un air catastrophé les conséquences de la connerie humaine. Et livrait des albums poignants à la beauté délicate et émouvante, dans un joyeux fatras marqué par les influences africaines, cubaines, pop, rap, dance.

Gorillaz a toujours été une réaction à chaud. Damon Albarn, fatigué de voir toujours la même fange sur MTV, se révolte prestement de ce star-system qui a failli l’achever : nous sommes en 1998 et il est plus que bas. Son meilleur ami Jamie Hewlett, pas plus frais, en veut à la Terre entière. De cette colère contre les paillettes, naît en 2001 Gorillaz, véritable coup de maître et album complètement à contre-courant de ce qui se fait à l’époque. L’album porte le nom du groupe, ce qui signifie en gros : « nous sommes là, nous existons et on vous enquiquine. » Le succès, bizarrement, éclate et Damon Albarn se retrouve à faire le pitre entre deux interviews, subitement dépressif les bons jours, bourré comme un coing les mauvais jours. Les prix s’enchaînent, tout se passe pour le mieux. Albarn décide d’arrêter, mais voilà qu’éclate le 11 septembre et son horreur télévisuelle, ce qui le pousse à continuer.

De ce cauchemar terroriste, et de l’ineptie des politiques, naît Demon Days, marqué par l’échec Bush, le spectre du terrorisme, la peur de l’inconnu. Les « jours démoniaques » développent une avalanche de guests de qualité : Ike Turner, Dennis Hopper, De La Soul. Ce déploiement un poil hystérique montre la capacité d’Albarn à toujours innover, quitte à étonner. L’album est à ce jour ce qu’ils ont fait de mieux, en terme d’écriture et de beauté musicale. Encore une fois, Albarn veut arrêter, mais comme le destin est parfois tatillon, il continue.

2010, Plastic Beach, un rêve de plastique perdu au milieu de l’océan. On sent que le groupe a traversé les sept mers et a laissé des plumes au passage, les personnages sont fracassés, un robot a fait son apparition. Le monde est en lambeaux, mais il reste toujours la musique. L’album, plus foutraque que les précédents, déroute les fans de la première heure et nous fait douter, moi y compris. 2010 n’est pas 2001, et dans un monde dominé par Spotify, les royalties maigrichonnes et la tyrannie du cool, un groupe comme Gorillaz peut-il démontrer qu’il est encore dans le courant ? La réponse tarde à arriver. The Fall, uniquement enregistré au iPad, est un complément intéressant mais n’est pas vraiment l’album salvateur que tout le monde attendait.

Puis comme toujours, au moment où on s’y attend le moins, la réponse arrive. En 2017, en plein Brexit, dans un monde post-Trump dominé par l’appel de violence et le point de non-retour du terrorisme de masse, Albarn nous livre une réponse amère, dure et âcre, l’ironiquement intitulé Humanz. Au mot Human on y a rajouté le Z, comme de A à Z. Le Z, signature finale de Gorillaz et peut-être la fin d’une époque… La pochette de l’album ne montre plus les débordements cartoonesques de Hewlett, mais les quatre musiciens avec une apparence humanisée. Les monstres simiesques deviennent des êtres de chair et d’os, alors que le monde est complètement en roue libre. Le digital s’est définitivement greffé avec l’humain, les genres se mélangent de façon plus malléable, les esprits sont connectés.

Festival d’humains

La promotion a commencé de façon grinçante, avec le bien nommé Hallelujah Money par le spectral Benjamin Clementine, où transperçait une noirceur insoupçonnée, sorte d’hymne anti-Trump (sorti la veille de l’élection, tiens donc) âpre, aux paroles poignantes : « Quand le matin arrive / Nous sommes toujours humains / Comment le saurons-nous? / Comment rêverons-nous? / Comment allons-nous aimer? / Comment le saurons-nous?«  Des interrogations qui laissaient le champ libre à un futur album forcément chargé en émotions diverses. L’album sort. Le ton y est très noir, avec des perles de lumière et d’espoir, toujours… la critique est dithyrambique. Les guests y sont plus nombreux, plus agressifs que dans les précédents opus, trop heureux qu’on leur tende un micro pour s’exprimer. La fête humanoïde peut commencer.

Première partie

I Switched My Robot Off nous pose définitivement dans l’ambiance entre organique et technologique, puis éclate en bouche l’entêtant Ascension et son avertissement « Le ciel nous tombe sur la tête, alors baisse bien ton cul avant de te faire écraser, bébé ». Puis le tubesque Strobelite et l’éclatant Peven Everett, qui montre tout l’amour qu’Albarn a pour la musique noire, le sombre Saturn Barz et son refrain en slang jamaïcain parlant du tranchant d’un couteau. Un peu de récréation avec Momentz, qui rappelle le meilleur de Demon Days, en compagnie des infatigables De La Soul. La première partie de la fête s’arrête avec une Interlude sur la sempiternelle tendance des politiques à répéter les mêmes erreurs depuis plus de quarante ans.

Seconde partie

Le très beau Submission, avec en featuring Danny Brown, à qui on doit le clip gore Ain’t It Funny ? et Kelela, apporte un peu de douceur dans un univers de pénombre. Le canon chargé Charger avec Grace Jones s’impose à nous, comme un shot de tequila qui vous rendrait groggy, qui rend Albarn semble possédé. Puis autre interlude, toujours remplie de messages subliminaux, à peine à-t-on le temps de respirer que le fragile et émouvant Andromeda, feat. D.R.A.M, nous enveloppe de sa douceur protectrice. La nuit nous ensorcelle dans Busted And Blue, qui rappelle également qu’Albarn n’a pas son pareil en ballade mélancolique – après vingt cinq ans de Blur, cela s’entend parfaitement. Autre Interlude issue d’une radio démoniaque, on enchaîne sur Carnival d’Anthony Hamilton et sa répartie cinglante « on joue pour gagner / juste pour trouver les ténèbres / rentre chez toi encore / et nous tombons tous les deux », la communion des âmes se poursuit avec le solaire Let Me Out et le flow implacable de Pusha T et la voix suave de Mavis Staples, que demander de plus? Complètement essoufflé par ce déluge orgiaque, la dernière Interlude Penthouse, retraçant en fond sonore une fiesta qui finira forcément mal…

Troisième partie

Sex Murder Party a répondu à la question. De leurs voix brisées, Jamie Principle et Damon Albarn parlent d’un meurtre qui a mal tourné, peut-être pas la meilleure chanson de l’album, mais tout est pardonné avec She’s My Collar, où Albarn, plus absent sur cet opus, fait la part belle à la légèreté et le retrait avec une certaine classe. Interlude surréaliste à propos d’un éléphant, et le beau, le profond et l’inquiétant Hallelujah Money explose à nos oreilles tel un feu d’artifice. Un single plus abouti que ne l’avait été Saturnz Barz, où la voix de Benjamin Clementine fait merveille. Le troubadour venu d’outre-tombe déploye toute une nuance de variations vocales splendides dans une chanson moins drôle, narrant l’amour de l’argent dans un monde en proie au doute et aux extrêmes. Comme si cela n’était pas suffisant, Albarn nous terrasse complètement avec We Got The Power, un peu naïf sur les bords, rehaussé par la voix incroyable de Jehnny Beth de Savages, mais bienvenu après une épopée hip-hop plus dark que light. Un message d’espoir inespéré dans un océan saumâtre, une petite lueur d’espérance au milieu du chaos ambient.

Bonus Tracks (édition augmentée)

Après être ressorti harassé de fatigue de cette odyssée musicale, Gorillaz nous replonge dans son univers avec 6 diamants fantastiques : une Interlude New World sarcastique, Rag’n’Bone Man et sa barbe de Merlin nous démontre qu’il est plus qu’un musicien hypé par les journaux avec le précieux The Apprentice, puis, encore du beau avec Halfway To The Halfway House et son Peven Everett remonté à bloc, l’improbable Out of Body, pas tellement abouti mais plutôt convaincant, Ticker Tape et son charme post-D-Sides où Albarn s’exprime réellement après 24 chansons, et enfin le gospel Circle of Friendz, rappellant à tous que Gorillaz n’est pas qu’une question de déferlement de guests, mais une alchimie puissante rendue possible grâce à l’amitié. Conclusion un peu innocente mais qui saura contenter les fans hardcore comme moi.

 

Humains, taiseux et sombres

 
Humanz n’est pas Demon Days, mais il n’a rien à voir avec Plastic Beach. Plastic Beach était solaire et brûlant dans son agressivité, avec son hip-hop cartoonesque et ses sons sortis d’un jeu vidéo, Humanz est noir et taiseux. Plastic Beach est incandescent dans sa lumière aveuglante, Humanz s’apparente à un règlement de compte d’une violence sourde remplie de désespoir. Plastic Beach brille tel un diamant dans la fange, Humanz a l’éclat hypnotique de l’onyx. La violence sociétale si bien racontée par le groupe a connu des mues diverses au fil de leur opus : pré-11 septembre dans Gorillaz, post-Bush avec Demon Days, agressivité assumée dans Plastic Beach, chaos froid et lent comme la mort dans Humanz. Belle mais triste progression de Gorillaz via leur univers de 2001 à 2017 : la Geep-Bulldozer-Caterpillar a roulé sur des autoroutes en looping pour atterrir dans un monde dominé par la peur du kamikaze, avant d’aboutir à une île de plastique. Fragile îlot dévasté par la bêtise humaine, et l’on atterrit enfin dans la maison hantée d’Humanz.

On admire Gorillaz et ses épopées musicales signes de sagas vikings, mais quelque chose cloche. Que faire après le désespoir? Espérer quelque chose de plus beau, de plus fort ? Lorsque nous nous réveillerons, qu’aurons-nous devant nous ? Humanz n’apporte pas de réponse concrète à son cauchemar hédoniste et étale son désespoir au risque de suffoquer, non sans renoncer aux qualités d’Albarn. Celui-ci adhère toujours aux sons R’n’B, hip-hop et rap, mais aussi aux facilités musicales – ballades un peu trop longues, naïveté de certaines paroles. Les singes du cirque ont revêtu une épaisse cuirasse et se taisent, relégués au rang de simples marionnettes manipulées par le destin de l’Homme. Albarn lui-même n’est plus qu’un spectre, juste présent dans certaines chansons pour déclamer des vérités d’une voix monocorde – choix assumé par ce dernier dans les interviews. L’artiste est plus invité que chef d’orchestre, comme dépassé par cette fête foraine où chacun trouvera son compte, du fan hardcore de black music, à l’aficionado de la house et de la dance.

On est à deux doigts de l’indigestion, on frôle parfois la crise de nerfs et on étouffe par un léger manque de cohérence dans le déroulement de cette after-party du démon. En 2001, Gorillaz apparaissait comme un îlot mystérieux où les vrais artistes trouvaient leur compte. Mais en 2017, époque marquée par la guerre du streaming, les fulgurances artistiques de Frank Ocean ou de Drake dans un R’n’B en pleine mutation, les singes peuvent-ils encore innover ? Encore une fois Humanz se défile, nous prophétise un futur bien sombre, où seul l’humain pourra s’en sortir avec ses valeurs morales. La phrase inscrite sur l’album Ceux qui ont peur de la musique sont dangereux est d’une vérité grinçante et implacable, après les événements de ces derniers temps, et résonnent bizarrement en nous.

En 2017, l’humain a basculé dans une autre ère. Les monkey Gorillaz se sont transformés en miroirs de notre âme, humains fatigués, humains terrassés. Humains digitaux, humains connectés, humains désespérés, humains ragaillardis, humains artistes, humains singeurs. Mais humains après tout.

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