Imaginez un peu.

Une plage de rêve dans un décor paradisiaque. Les mannequins faméliques les plus merveilleuses qui soient : Hailey Baldwin, Kendall Jenner, Bella Hadid si ce n’est que ça.

On vous promet les meilleures stars commerciales de la planète, les meilleurs show démesurés que vous n’ayez jamais vu de votre vie, la plus grande célébration musicale à la sauce MTV que vous n’ayez jamais vu.

En plus de tout ceci, vous aurez droit à des soupers fins, le top du top de la gastronomie mondiale, tout cela en compagnie des plus grands influenceurs et des plus grandes stars people de la planète.

Tout ce grand cérémonial pour faire la plus grande fête people qui soit, quelque chose de fort et de beau, un truc qui ne se passerait qu’une fois par siècle, un truc que vous raconterez à vos petits-enfants les larmes aux yeux, vous remémorant de cet instant fantastique où Jenner, vous confondant avec un plombier, vous avait demandé de changer son robinet.

Impossible d’imaginer que cela aurait pu se passer autrement.

Niveau 0 : l’ébahissement

Janvier 2019. Je tombe sur un article sur un prétendu festival de musique qui aurait mal tourné. Une sorte de remake 2.0 de Sa Majesté des Mouches, bordel en direct sur Twitter et qui aurait diverti la Terre entière, des collines glacées de l’Arctique jusqu’à l’orbite de la Lune. J’avoue ne pas être au courant de cette magouille que je crois être une énième déclinaison d’article putaclic (les puristes diront « piège à clics » mais la définition est la même) et je commence à lire. Un peu désarçonnée, intriguée, je poursuis ma lecture, de plus en plus hypnotisée par le flot d’informations toutes plus illogiques les unes que les autres, happées par ce drama du nouveau millénaire en passe de devenir un mème gigantesque à l’échelle planétaire.

Je voulais m’arrêter mais trop tard, j’étais atteinte. Il me fallait d’autres sources sur cet épisode. Et là encore, Internet ne m’a pas déçue. Peu de temps après, je découvre une publicité sur un documentaire Netflix, Fyre : The Greatest Party That Never Happened. Je tombe littéralement des nues. Tout ce que je vois sonne beaucoup trop faux pour être réel et pourtant, un spectaculaire gâchis se dessine devant moi, faisant apparaître à la barre graphistes, développeurs web, attachés de presse, Ja Rule (sic!) et même une incroyable histoire de « gâterie » (vous n’avez pas rêvé) pour une bouteille d’Evian. Tout a l’air trop énorme, trop tape-à-l’oeil pour coller à la réalité, non ?

Si tape à l’oeil et improbable, qu’Hulu dans la foulée sort son propre documentaire, Fyre Fraud. Les deux documentaires d’une précision d’orfèvre, indispensable pour faire monter la pression jusqu’au point culminant de l’hébétude totale, le moment de « vide » où on ne comprend plus ce qui se passe. Autant le dire tout de suite : il faut le voir pour le croire.

Comment diable en est-on arrivé là ?

Niveau 1 : le début des embrouilles

Les contours de l’aventure se dessinent aux alentours de 2015. L’investigateur se nomme Billy McFarland. Le peu que l’on sait de lui est qu’il est né à Short Hills, un quartier de Millburn dans le New Jersey. Ses parents sont promoteurs immobiliers, une petite blague lorsque l’on sait que Millburn a le taux d’impôt foncier le plus bas des Etats-Unis. Cet environnement familial aisé et cultivé influence le petit garçon qui développe très tôt une intelligence hors normes : apprentissage de la parole et de la marche avant l’âge habituel, multiplications et divisions bambin, plongée sous-marine à 10 ans… Enfant, il répare un stylo d’une fille qu’il apprécie pour 1 dollar. En grandissant, Billy continue à l’âge de 13 ans avec une startup mettant en relation des webdesigners avec des clients potentiels. Adulte, il enchaîne trois boulots à temps plein et finit par étudier l’université de Bucknell en Pennsylvanie dans l’ingénierie informatique, alors que la bulle Internet a explosé. Université qu’il quitte neuf mois plus tard pour se mettre à son compte. Tous les charmants détails de son ascension pourraient faire sourire, mais étrangement, ils prédestinaient déjà Billy à sa plus grande qualité mais aussi son plus grand défaut : il a toujours (trop) tendance à voir les choses en grand.

A 20 ans, se rêvant le nouveau Zuckerberg, il devient tout jeune PDG de Spling. A l’origine simple projet de concours de l’école, c’est une sorte de « décalque » de Google + et disons le franchement, de Facebook : une chanson vous plaît ? Une vidéo hilarante ? Une recette ? Grâce à Spling, vous pouvez la partager à vos amis sans bouger de votre canapé. Bonne idée… arrivée un peu trop tard malheureusement et phagocytée par les réseaux cités plus haut. D’ailleurs, tout le projet tombera rapidement dans l’oubli, hormis quelques articles prometteurs sur sa potentielle réussite. Reste alors cette étrange vidéo de présentation qui n’est pas franchement un succès (les tweets moqueurs fleuriront à la fin du fiasco Fyre) et où l’on sent les premiers éléments du « style McFarland » : discours bien rodé avec beaucoup d’esbroufe et d’audace, copie de succès existants sous une bonne couche de marketing. Enfournez le tout et vous obtenez un gâteau prêt à être mangé par les investisseurs potentiels. 

Mais vous allez bientôt comprendre qu’il en faudrait beaucoup pour Billy McFarland pour le dégoûter. Visiblement toujours plus gourmand et prêt à avoir son siège en or, il crée Magnises une carte de crédit spéciale pouvant transformer n’importe quel citoyen lambda en nabab multimillionnaire : pour seulement 250 $ par an, une « Black Card » promettant accès VIP à des événements privés, réductions d’articles de luxe, expositions, dîners mondains, et autres évènements élitistes parfaitement Instagrammables. Le rêve enfermé dans une carte donc ? Pas vraiment. Magnises n’était qu’une bande magnétique posée sur un rectangle de métal noir, le tout bien entendu enveloppé dans du papier de soie et survendu comme d’habitude (on s’y fait avec McFarland). Un tour de passe-passe qui prête à sourire, mais qui est moins drôle lorsqu’on apprend les dessous de l’affaire. On découvrira bientôt les magouilles qu’a du faire Billy pour faire passer aux yeux de tous son petit jeu de dupes : il achetait lui-même cash des billets sur le marché noir StubHub pour les plus grands musicals de Broadway sold out comme Hamilton. Mais pour quelqu’un comme Billy, cela valait bien le coup pour avoir ses critiques dithyrambiques sur son succès dans des journaux spécialisés, entourés par Rick Ross et des influenceurs grassement payés, et rédigés par des publicistes pros du marketing pour faire passer la pilule. On notera aussi un saccage complet d’un penthouse newyorkais censé servir de QG à Magnises, avec des dégâts estimés à 13 000$ !

Tout aurait été parfait dans le meilleur des mondes mais un événement de taille allait tout faire capoter : l’un des investisseurs principaux, un dénommé Aubrey Mc Clendon, connu pour posséder la franchise de basket Thunder d’Oklahoma City, et être le magnat d’une entreprise de schiste appelée Chesapeake, meurt brutalement dans un accident de voiture. Bientôt on découvre les dessous de l’affaire : le lendemain de la condamnation, McClendon était accusé par la justice de complots visant à détourner les prix officiels de concessions de schiste dans l’Oklahoma, tout cela pour dégager la somme pharaonique de 6 milliards de dollars pour remettre Chesapeake sur les rails ! La voiture s’était visiblement crashé contre un mur, à très grande vitesse, sans aucun témoin alentour. Le fraudeur sachant fraudeur sait frauder sans argent. Billy fut pris à son propre jeu, être dupé par un fraudeur… Je vous laisse cet excellent lien pour bien résumer l’histoire Magnises, qui allait inaugurer la suite de façon logique et implacable.

Nul doute que cette histoire enterra de manière non officielle Magnises, malgré les mensonges évidents de son patron qui revendiquait près de 100 000 membres alors qu’en réalité, juste 1500 membres s’y étaient abonnés. De plus, les membres n’étaient pas tellement choyés comme on leur avait promis. Pire, ils voyaient sans raison leurs réservations premium annulées au dernier moment. La plupart demandèrent un remboursement qu’ils n’obtinrent jamais. Mais vous connaissez bien notre Billy et sa capacité à muer dans un monde technologie en mouvement. Il fait la rencontre de Carola Jain, épouse du magnat Bobby Jain, connu pour être propriétaire de start-ups florissantes et socialite de qualité. Nul doute que ces détails avaient forcément intéressé Billy. Carola Jain s’investit alors dans Magnises dans ce qui pourrait être appelé le courage du désespoir : injecter toujours plus d’argent, appeler, réserver, supporter, bref un travail de longue haleine qui ne porta pas ses fruits. Malgré les soucis, Billy se relève et une idée vient faire « pop » dans sa tête.

Durant une soirée Magnises, Billy fait connaissance avec le rappeur Ja Rule. Si vous étiez fan des sourcils épilés de J-Lo et des freestyles Tupperware sur MTV devant un verre de Cacolac, ce nom doit vous dire quelque chose. Il se trouve que notre Ja Rule sympathisa avec Billy et tous deux – je précise bien, tous les deux, vous comprendrez pourquoi – mettent au point un système de booking d’artistes via une simple application mobile : FYRE. En d’autres termes, un Uber du booking, une révolution pour millenials, le parfait concept de deux lignes qui allait changer la face du monde. Vous désiriez Ed Sheeran pour la bar-mitsvah d’un neveu juif newyorkais friqué? Ce serait chose faite avec Fyre, le but étant d’éviter les potentielles arnaques, les faux bookeurs et les soucis de logistique.

Dans notre monde publicitaire impitoyable, une telle application se devait d’avoir une publicité digne de ce nom. L’entreprise Fyre comptait un certain nombre d’employés, et l’un d’eux, MDavid Low, directeur artistique de Fyre, proposa une idée béton : pourquoi ne pas organiser un festival pour professionnels afin de promouvoir l’application ? Billy fut enchanté de l’idée, tout comme Ja Rule, dont l’orgueil était proportionnel à son nombre de tatouages. Les deux s’improvisèrent créateurs de l’événement et mirent au point le projet FYRE FESTIVAL le plus gros événement people de la terre, située sur les terres paradisiaques des Bahamas, dans un cadre de rêve, entourés par de magnifiques femmes mangeant la nourriture la plus délicieuse qui soit, dans des tentes de luxe en écoutant les meilleurs groupes du monde.

Des ruines d’une carte de crédit AliExpress bricolée avec trois francs six sous, allaît naître le Woodstock des années 2010. Et à partir de cet instant, plus rien n’eut de sens.

Niveau 2 : « On vend du rêve aux losers »

Les Bahamas, ses plages de sable blanc, son eau turquoise, ses palmiers vert feuille et son climat enchanteur. Un paradis terrestre accessible à qui veut toujours consommer plus dirons-nous. Premièrement le repérage. L’équipe se forme, composée de Billy, Ja Rule le bon pote, ainsi que d’une ribambelle de soutiens et spécialistes du festival, de la logistique, du réseau et des constructions. Dans la liste, on notera Marc Weinstein, un consultant en festival bien rodé chargé de l’hébergement du staff, des influenceurs et des VIP,  ainsi que Grant Margolin, un « marketeux » continuellement stressé, chargé d’organiser l’événement le plus hype de 2017 sans vraiment rien savoir sur la logistique d’un tel festival. Tout ce joli monde part donc tout d’abord sur Norman’s Cay, moins connu pour ses plages magnifiques que pour avoir été le lieu de villégiature d’un certain Pablo Escobar. On notera la demande express des propriétaires de ne pas citer son nom dans les publications pour ne pas attirer le mauvais oeil… promesse non tenue car Billy le mettra bien en évidence dans la vidéo promotionnelle, ce qui cassera les échéances du contrat et obligera le crew à chercher ailleurs leur Coachella 2.0. Un  certain Keith Van Der Linde, connaissant l’île depuis une dizaine d’années, est d’abord effrayé par le nombre attendu de 1000 participants et déclare que l’île est trop petite pour accueillir tout le monde. 

S’ensuit une discussion Ping Pong sans logique. Keith propose de louer un bateau de croisière pour emmener les 1000 participants sur l’île, proposition refusée par le staff dirigée par Grant, qui se métamorphosera en éminence grise de Billy. Entre gens déconnectés, on se comprend. Sans être inquiet, Keith déclare toutefois qu’il est plus important de s’attarder sur les équipements sanitaires que la fiesta : il propose alors d’acheter des toilettes plutôt que des mannequins… Il décide de dormir avec sa femme dans une des tentes prévues par le staff. Expérience horrible selon lui : chaleur étouffante, aucune intimité, intrusion de moustiques, confort spartiate, bref, on est loin du standing promis. Pointant sans cesse de nouveaux problèmes, le staff décida alors de le licencier sans aucun remords. Pour Keith, ce n’était qu’une formalité, mais pour les autres, les choses commençaient devenir étranges.

Exit alors Norman’s Cay, et bonjour à Great Exuma, connu pour ses cochons sauvages nageant dans l’eau. Présage ? Pour sûr. L’équipe de Billy y campe tourner la splendide vidéo promotionnelle où en réalité peu de choses concrètes étaient montrées. Autant dire que la construction d’une chimère s’avérait… impossible. Les mannequins les plus cotées du moment comme Chanel Immani, Bella Hadid, Hailey Bieber, Kendall Jenner ou encore Emily Ratajkowski allaient bouger leurs courbes parfaites et faire sauter littéralement Internet grâce à des carrés orange… les gens semblent s’amuser, mais derrière tout cela, on demandait au jeune bookeur Samuel Krost de réserver des artistes comme Major Lazer ou Blink 182 avec seulement le quart de la somme versée, ou bien d’intimer les graphistes à faire une fausse carte de l’endroit sur Photoshop, en effaçant la verdure autour et en faisant croire que Great Exuma était une île privative alors que ce n’était pas le cas. De quoi rire jaune.

Fyre Festival, bûcher des vanités millenial

Ici, le plan décidé par les organisateurs avec l’aspect « privatif » mis en avant, sans l’espace autour

Fyre Festival, bûcher des vanités millenial

Enfin, le réalité : aucune infrastructure et un terrain accidenté, en colline, surplombant le tout. Un endroit « difficile à manier », reconnaîtra plus tard Andy King, le mentor de Billy.

Comme béni par une mauvaise étoile, le Fyre Festival s’annonçait de toute façon perdant. Réaliser un tel projet nécessitait 1, voire 2 ans en avance en commençant déjà à récolter de l’argent pour le diviser par catégories : équipements, logistique, construction, nourriture. Le temps manquait, et surtout l’argent, et Billy pensait plutôt à investir dans un système de paiement cashless avec un bracelet numérique qu’à acheter 1000 toilettes à Home Depot. Tous les moyens étaient bons pour ramasser l’argent et l’utiliser dans des entreprises de plus en plus risquées et opaques, au risque de froisser les investisseurs. Grant et Billy ne tarderont pas à dresser un tableau totalement faux de retours sur investissements à des organisateurs pour leur soutirer encore et toujours plus de billets verts.

Mais qu’importe. Ce qui comptait pour Billy, c’était les influenceurs, les réseaux sociaux, et les billets déjà sold out (nous sommes à 6 à 7 semaines de l’événement) alors qu’aucune infrastructure n’a été encore posée… Le Fyre Festival avait cassé internet, tous les billets étaient vendus, de la simple entrée à 400$ au package luxueux incluant villa pour 4 personnes, yacht, chef et même avion privé si besoin est, pour la mirifique somme de 21 000$ ! La presse s’en mêlait, les investisseurs aussi, dans une cacophonie régie par un enthousiasme toxique et un mensonge de plus en plus gros. Pendant ce temps, le coût total du Fyre Festival était estimé à 38 millions de dollars…

On commença alors à construire l’endroit. Rien de tout ce qui avait été prévu ne fut réellement à la hauteur. Les tentes tout confort furent de simples ronds en plastiques tendu, donnés par la FEMA pour héberger les survivants de l’ouragan Matthew sur un terrain sec et friable, sans aucune eau potable et sans confort. Alors que les ouvriers venaient de plus en plus nombreux, leur gérant devenait dépassé par les événements. Il n’était plus question de revenir en arrière mais de continuer, et, comme le dira Andy King, à « faire de notre mieux ». Mais difficile de faire de son mieux sur un terrain accidenté, en colline, avec des petites falaises où un pas de travers pouvait vous envoyer à l’hôpital.

Autre point fâcheux : la nourriture. Il fallait bien nourrir les 6000 personnes attendues ? Oh, j’ai dit 500 ? Puis 1000 personnes? Finalement ce sera bien plus qui sera attendu, étant donné que la vente des billets dépassait de loin les capacités d’accueil ! Le traiteur Star Catering exigeait 6 millions, qui au final ne sera jamais versé, rompant définitivement le contrat. Andy King, mentor de Billy, et accessoirement l’un des héros du documentaire sur le Fyre Festival, n’avait plus que 15 jours pour trouver un traiteur capable de nourrir 6000 personnes pour 1 million seulement. Grant s’énervait, exigeait monts et merveilles, la pression augmentait, mais Billy ne s’en offusquait pas outre mesure. L’important c’était l’argent et la fame, rien d’autre. Les tweets mensongers s’accumulaient, la revue de presse était un peu plus sceptique sur le devenir du Festival.

Le réveil allait être brutal.

Fyre Festival, bûcher des vanités millenial

© Customer Contact Week Digital. L’un des exemples de logements disponibles, qui sera brutalement supprimé du site à quelques semaines du festival.

Niveau 3 : The Hunger Fyre Games

Pour Billy, la farniente était un bonheur. Parader avec ses équipiers en buvant quelques tequila, affirmant vouloir « baiser comme des stars du porno », répondant laconiquement des « débrouille toi » ou bien des « tu as toujours des problèmes, trouve des solutions. » Pour son équipe, c’était une autre paire de manche. Nous sommes à 17 jours de l’événement, et déjà les clients sont mécontents : aucune information sur des vols disponibles, ou bien de tickets pour la tente, aucune information sur l’accueil, des commentaires négatifs pullulent sur le compte Twitter du Fyre Festival. Grant, en génie qu’il est, décide tout bonnement de supprimer tous les commentaires pour s’autoriser un maximum de bonne publicité et de ne pas trop faire de vagues. Au même moment, un compte Twitter dénonçant les pratiques malhonnêtes du festival appelé FyreFestivalFraud (toujours en ligne) fait l’effet d’une petite bombe. Mais pour les clients, aucune information ne pourra les empêcher d’accéder à leurs rêves. Le compte Twitter poste tout de même des photos de l’endroit à peine construit. Elles resteront pour la plupart anonymes, jusqu’à l’éclatement du festival…

Billy décide de faire un tour avec Columbo, un membre du staff de Fyre, et découvre médusé les tentes FEMA, qui ne ressemblent en rien à ses aspirations. Un peu paniqué à ce moment là, il lui demande s’ils y arriveront. Conscient de ne pas l’affoler, Columbo lui assure que tout sera prêt avant jeudi. Voeu pieu lorsqu’on voit que le désastre ne fait que commencer. Chaque jour est un calvaire. Andy King se mord les doigts et voudrait annuler, mais personne ne sait alors que Billy pour sauver ce qu’il reste, a fait des emprunts à court terme de sommes d’argent importantes pour les réinjecter ailleurs sans retour potentiel derrière. Donc, impossible de faire marche arrière. La tension s’accumule. Des membres du staff menacent de partir devant le désordre, mais Billy reste inflexible. Et bientôt intraitable, les discussions ne mènent à rien et les pétages de plomb sont fréquents. King pleure après chaque réunion, les Bahamiens recrutés pour travailler multiplient les heures supplémentaires non payés, le site ressemble plus à un campement de basse montagne qu’au festival du siècle. Il faut tenir, malgré les pleurs et les crises d’angoisse. Et malgré le fait que Marc Weinstein avait proposé d’annuler du public pour éviter la catastrophe. La réponse de Grant sera édifiante et pathétique : les gens seront rassurés par le sourire de Weinstein et ses dons de yoga. Car oui, Weinstein était censé donner des cours de Yoga. Billy s’enfonce dans une spirale infernale où s’accumulent mensonges sur mensonges, arnaques sur arnaques. Impossible d’annuler le festival car en cas d’annulation, les assurances ne pourraient pas couvrir le tout. Le miroir aux alouettes continue.

Fyre Festival, bûcher des vanités millenial

© Vanity Fair

Le point culminant fut sans doute cette anecdote qui aurait pu faire rire s’il n’avait été qu’une blague de collégien : l’histoire de la « gâterie »…. Laissez-moi vous la raconter, pour que vous puissiez comprendre ce qui à mon sens, inaugurait un point de non-retour.

Andy King attendait désespérément 4 gros containers d’Evian pour ravitailler le festival, et n’était pas sur place pour le gérer pour cause d’America’s Cup aux Bermudes. Il avait donc raté la douane qui attendait alors le paiement des taxes pour entrer sur le territoire bahamien, la toute petite somme de 175 000$ en cash !! King est catastrophé, mais Billy n’en a cure (on s’y habitue)… Littéralement voilé par les artifices, Billy fait encore preuve de grand sens moral et demande à son ami de longue date, de pratiquer une… hum… fellation au douanier en chef afin qu’il laisse l’eau entrer, jouant de façon franchement dégoûtante sur le fait qu’il est le seul responsable gay de l’assemblée. Vous n’avez pas rêvé, il s’agit bien d’un acte de sexe oral contre « rémunération » (de l’eau donc) pour gâter un égo déjà surdimensionné. Bien. Vous avez certainement quitté l’article, mais pas d’inquiétude, le douanier, visiblement ému par le sort de ce pauvre Andy, laissa l’eau entrer, et aucune peau n’entra en contact avec une bouche, la bataille était donc gagnée. Mais la guerre n’allait pas tarder à arriver.

Weinstein est atterré, car la catastrophe est là. Un Navy SEAL rigole même de son embarras. En réalité, c’est pour mieux cacher son épouvante : les premiers invités vont bientôt arriver. Les dernières 24 heures sont atroces, on pense à Woodstock, Altamont, tous ces festivals partis à vau-l’eau, King n’en peut plus. Mais le pire arrive bientôt. Alors que le staff est littéralement submergé par la fatigue et la honte, un événement va encore creuser la tombe du Fyre Festival : la mousson. Diluvienne et sans remords, la pluie violente détruit tout sur son passage, des faibles infrastructures aux malheureuses tentes FEMA réduites à peau de chagrin après le passage du vent. La pluie se transforme en tempête, le vent plus violent. Le staff est tellement au bout qu’il se met à rire et l »un deux lancent « au moins, on sait qu’ils ne s’en sortiront pas. » Humour noir pour une situation que même Kafka n’aurait pas renié. Au lendemain, c’est un désastre, tout est trempé, le site n’est pas fini. Tout le travail effectué a été en l’espace d’une nuit réduit à néant. Le staff est hébété, alterne larmes et colères.

Mais pas le temps de se morfondre car déjà, les premiers clients débarquent. En avance, histoire de mettre plus de pression. Et on peut voir à leurs regards que le voyage n’était pas vraiment à la hauteur de leur attente… Pensez donc ! Le jet privé tout confort fut remplacé par une boîte de fer blanc low cost avec un logo Fyre simplement collé dessus, au confort de bus de colonie de vacances. En coulisses, pas mieux. Les groupes principaux annoncés comme Disclosure, Blink 182, Lil Yachty et Major Lazer annulent tous leurs venues. Ce dernier aura tout de même argué que la scène n’était même pas montée. On apprendra plus tard que les organisateurs avaient prié les groupes de ne pas venir sur place.

Blink 182 se fendra même d’un communiqué à double sens sur son compte Twitter, désolés de ne pas donner leur concert dans les « conditions adéquates ».

Fyre Festival, bûcher des vanités millenial

Arrivés sur place, les invités sont tous conviés à une parodie de Spring Break dans un bar de plage où, pour mieux les faire mijoter, on leur sert d’importantes quantités de tequila gratuite. On prévient la sympathique Maryann Rolle, cuisinière en chef – l’autre héroïne du Fyre Festival – que les clients allaient débarquer dans le restaurant dans 25 minutes. Un DJ réchauffe les cœurs, le lieu est magique, tout le monde semble s’amuser et croit que cet interlude alcoolisé fait partie de la fête. En coulisses, l’horreur. On découvre le campement trempé, saccagé, les matelas imbibés d’eau et de boue. Plus de logements, plus de voitures pour transporter les meubles. Le staff est détruit, Weinstein harcelé par les assistants, Grant pleurant dans sa chambre.

Le stratagème sur la plage ne fait pas long feu, six bonnes heures se sont écoulées, et certains avinés font n’importe quoi. La tequila coule à flots, les têtes tournent, la délivrance se fait attendre. Billy, quant à lui, prend son quad, revient, prend des décisions, semble perdu, ne répond même plus aux questions. On finit par emprunter des bus scolaires de deuxième catégorie pour amener les touristes au campement. Le chauffeur, réaliste, leur dit qu’ils ne sont pas au bout de leurs peines. Il ne croit pas si bien dire. Bientôt, le spectacle se déroule IRL sous leurs yeux, une marée de tentes blanches au design et au confort plus que rudimentaires, dans un décor d’apocalypse. Trop tard pour rebrousser chemin, de toute façon, les bus s’en vont. Billy est là, toujours à prendre des décisions arbitraires, et décide de mettre la musique à fond histoire de calmer les gens. Le plus fort possible, mais impossible de faire le check-in, et on baisse le son. Billy intervient, et remonte le son, comme une mauvaise parodie de Philippe Katerine. Le check-in est un fiasco, Billy monte sur une table et annonce aux gens de prendre une tente, et oublie complètement ceux qui avaient commandé une villa. A partir de cet instant, le Festival vire aux Hunger Games.

C’est la débandade, tout le monde crie et s’agite, s’agrippe à une tente comme si leur vie en dépendait. A 20h36, un container décharge les bagages sur le sable à la sauvette. Pour le service de bagagerie deluxe, on repassera. Les visages sont fermés, parfois épouvantés, souvent estomaqués, quand ils ne sont pas tout bonnement en pleurs. On installe des casiers de fortune, semblables à ceux des prisons, et sans cadenas, l’organisation n’ayant pas demandé aux clients de ramener le leur. Les gens se piétinent, poussent, des bagarres éclatent, le staff est au mieux débordé, au pire inexistant. On déballe les matelas, les scènes sont accablantes. On se marche dessus, on vandalise pour mieux s’accaparer les matelas. Des personnes accumulent papier toilette et boite d’oreillers. Dehors, le paysage est sans équivoque. Privé de lumière, il fait penser à un film d’anticipation où les Etats-Unis ont basculés dans la guerre nucléaire. Des gens hagards courent, ivres et perdus, ne sachant pas où ils sont. Weinstein découvre avec horreur que le tiers des gens est arrivé, et que toutes les tentes sont occupées. Dans le pire, est-il possible d’en rajouter une couche ? Pour le dîner, l’image d’un sandwich fromage et salade sans sauce fera le tour du monde, symbole de ce festival de carton pâte bricolé à la hâte. Pour les organisateurs, le signal est clair, cette photo a creusé la tombe du Fyre Festival.

Fyre Festival, bûcher des vanités millenial

Une image vaut parfois mille mots… un délicieux repas gastronomique résumé à un simple sandwich de fromage…

Les tweets ne tardent pas à fuser. Des centaines, des milliers, des millions, en l’espace de quelques minutes. Le sandwich au fromage, les tentes, la situation ingérable, le manque d’eau, de lumière et d’électricité. La guerre des réseaux sociaux explose sous les yeux médusés du monde extérieur qui suit en direct live la catastrophe, minute par minute. Les vlogs se font plus virulents, plus désespérés, plus longs, on explique en long en large et en travers la situation sur place : chiens errants, tentes en feu, personnes évanouies ou perdues. Les retweets et les likes se font par centaines, par milliers, par millions. Le New York Times en personne fait l’article du désastre qui sera l’ultime coup de poignard donné au Festival. l’un des organisateurs avouera avec amertume que le « tweet sandwich fromage » d’un gamin aux 400 followers a fait quarante fois plus d’effet qu’une myriade de carrés orange laissés par des mannequins reines d’Instagram surpayés pour un festival qui n’en mène pas large.

En dehors, la situation provoque l’hilarité, la colère, l’indignation. La personne lambda passe par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, mais en son fort intérieur, elle jubile. Les humains étant ce qu’ils sont, ils aiment voir s’apitoyer plus riche que soit. Le hashtag #RichPeopleProblems ne tarde pas à apparaître, où on se moque de ces influenceurs de seconde zone pleurer par manque de toilette. On a donné un bâton à la foule, et la foule s’en donne à coeur joie en battant à tout rompre sur les naufragés du festival. Grant revient alors de l’ombre, et continue de donner ses ordres. Il convoque un nouveau Community Manager, décline tout, s’enfonce dans le mensonge. Le bookeur Samuel Krost annule tous les groupes. Le festival décède dans la foulée. Billy est anéanti, l’annulation était le coup de grâce. Il se terre dans la villa, pleurant et hagard, atteint par le scandale. L’accablement est total. Weinstein soupire, Grant est effondré, Carola semble avoir été enterrée vivante. Grant sort le dernier jeton : la réponse officielle d’annulation du festival, un tissu de mensonges encore une fois, qui désespère Weinstein et le staff. Le Fyre Festival rend l’âme. Il n’aura pas duré 24h.

Et Le cauchemar continue.

Niveau 4 : Amère délivrance

Pour succéder à cette nuit d’horreur, l’aéroport est plein à craquer de voyageurs prêts à partir. Seul problème, aucun vol n’est disponible à cette heure-là. L’aéroport est alors cadenassé avec tous ceux qui ont pu s’enfuir. L’air est irrespirable, des gens s’évanouissent, le désordre ressurgit. Pas d’eau ni de nourriture. Le tout en temps réel, suivi par des télévisions via les smartphones et par les internautes, toujours plus nombreux,  attirés par ce feuilleton nouvelle génération. Après le temps des réseaux sociaux, celui des médias, et ceux-ci ne sont font pas prier. Le Fyre Festival tourne sur toutes les chaînes. Tous les talkshows américains s’en moquent, le parodient, l’invectivent. Jimmy Fallon, Jimmy Kimmel, Conan O’Brien, Trevor Noah… la liste est longue. Billy et son équipe sont la risée des Etats-Unis. Dans un monde ultra-connecté, cette honte est pire que la mort.

Le lendemain ressemble à un réveil brutal. Les voitures de locations sont récupérées, tout est démonté, les gens s’en vont. Les ouvriers demandent à être payés, l’un d’eux suit Andy King pour 26 000$ en cash sur l’instant. Le cadavre du festival est à peine enterré que les ennuis s’accumulent de nouveau : le ministre des Finances, le doyen de l’Université des Bahamas et le chef de l’Office du Tourisme réclament le million qu’on leur a promis. Chez les ouvriers, une mutinerie éclate, ils tapent tous à la maison de production pour récupérer leurs paies. A l’annonce d’une réponse négative, on s’arme de branches d’arbres, de barres et on commence à franchir les barrières. Le staff, réduit à 5 membres, ne peut plus rien faire. Et pour cause, Billy est introuvable. Envolé. Sa maison a été entièrement vidée. La tension éclate, certains ouvriers menacent d’un kidnapping ou même de violences physiques pour arriver à leurs fins. Weinstein subit tout avec un calme olympien, King se cache dans un placard. Il finira par s’enfuir par l’arrière avec une voiture et quitte définitivement le village. Le staff s’enfuit, littéralement. Des ouvriers frappent l’avion, hurlent, harcèlent l’un des responsables du chantier. Lui aussi s’enfuira d’ailleurs, à bord du premier bateau, sans demander son reste. C’est d’ailleurs l’épisode le plus affreux, le plus triste et le plus déchirant de toute cette histoire : des centaines d’ouvriers sur le carreau, pleurant leur argent envolé, alors que le staff, d’abord préoccupé par sa sécurité, décide de s’en aller en laissant tout derrière eux. King aura beaucoup de mal à parler de cet épisode, et avouera par la suite avoir souffert d’un syndrome post-traumatique.

Shutterstock parodie la vidéo du Fyre Festival avec un pack exclusif « fausse promotion de festival avec beaucoup trop de modèles ». On appréciera l’humour.

De retour à New York, réunion de crise aux locaux de Fyre Media. Billy, penaud, s’excuse, non sans développer plus. On suggère de changer le nom de la plateforme. Ja Rule a perdu son humour de façade, et rétorque qu’ils sont devenus une blague à l’échelle planétaire. On peut lui donner raison, car les répercussions sont terribles. Fyre Media décède, sa mort étant inextricablement causée à celle du festival. Tous les employés sont laissés sur le carreau et ne peuvent prétendre au chômage, Billy ayant « oublié ce détail ». Le fait de laisser 30 personnes abattues dans la nature ne l’ennuie pas plus que cela. Un an de travail réduit à néant, un gâchis de moyens, de talents et d’argent envolé en l’espace de 24h. La furie des réseaux sociaux, comparable aux dragons de Game Of Thrones, a tout dévasté sur son passage. Les paroles de Billy ne passent plus, celui-ci jouant de manipulation pour retenir les développeurs avec lui. La confiance est brisée, même les paroles de Ja Rule sur le fait qu’aucun mort ou blessé n’a été répertorié, les gens sont abattus. L’un deux rétorque que c’est une escroquerie à ciel ouvert. La réponse de Ja Rule est édifiante : ce n’est pas une escroquerie mais une publicité mensongère. Tout est dit.

 Revenus chez eux, les clients dupés ne se laissent pas faire. L’un deux dit au revoir au festival, et lui donne rendez-vous avec son avocat Stacey Miller. Celui-ci, déboussolé, n’a jamais entendu parler du festival, et reçoit la plainte collective de milliers de clients, le tout pour réclamer la somme de 100 millions de dollars… Quant aux collaborateurs de Billy, c’est la douche froide. Le FBI les convoque et leur montre toutes les magouilles que ce dernier a fait pour maintenir à flots le Fyre Festival : une liste impressionnante d’argent détourné, de fausses promesses, de contrats non-honorés et de sommes à rembourser. Ses mensonges sur Fyre Media et les recettes du festival se sont révélés toxiques et ont contaminé tout le projet. Fyre Media, gonflé artificiellement à une entreprise à plusieurs millions, n’en valait que 60 000$. L’écœurement est total. Sans compter les sommes non remboursées par Billy utilisées du temps de Magnises via American Express, et qui devront l’être par Samuel Krost (150 000$) et MDavid Low (250 000$), qui, consternés, ne peuvent qu’affronter la réalité. La loyale et merveilleuse Maryann aura du débourser près de 50 000$ (toute son épargne) pour payer ses employés et les aider à nourrir les festivaliers, et les dernières minutes où elle regarde la caméra en pleurant sont insoutenables. Sa phrase finale symbolise finalement tout l’ensemble avec cruauté : « j’ai fini par oublier, car cela me causait trop de peine. »

Inutile de parler des pertes d’argent, qui sont vertigineuses, car c’est surtout une aventure humaine qui plongea sans fin vers l’abysse le plus profond, entraînant collaborateurs, ouvriers bahamiens, business angels, communauté, dont on ne peut rester insensible. Le Fyre Festival fut depuis le début voué à l’échec, un gouffre sans fond où mijote la crasse de l’humanité, un capitalisme agressif et sans pitié, l’arrogance et l’égoïsme, le pouvoir de la fame, et la violence destructrice des réseaux sociaux.

L’hilarante parodie « BRYT Festival » pour la promotion de l’application de la cérémonie de remise de prix de la musique anglaise, les Brit Awards.

Niveau 5 : To tame the fyre (Savoir dompter le feu)

Soigner la manipulation mentale est une difficulté de chaque instant. Dans le cas de Billy, c’est une pulsion, une névrose, quelque chose qui le pousse à exister. Il se promet dans un sourire de façade devant ses employés, collaborateurs, personnes de confiance que tout va s’arranger tout en continuant ses combines douteuses dans le dos de ces mêmes personnes. La justice américaine décide d’agir, et met Billy en garde à vue.

Officiellement, Billy est fauché. On découvre scandalisé qu’il a payé sa caution de 300 000$ venus d’une autre dimension, qu’il a vendu son penthouse luxueux de Manhattan et sa Maserati pour vivre dans la cave de ses parents à Millburn. On pourrait alors penser à un silence radio salvateur. Point du tout. Quelques jours après, il décide de revenir à la source de Magnises : l’accueil VIP, les événements de luxe réservés à une poignée de personnes, le tout servi sur un plateau d’argent. Les mauvaises habitudes reprennent. Il s’entoure encore une fois d’une nouvelle équipe aux connexions importantes et à la réputation bien établie : Angel Roefaro, attaché de presse du sénateur démocrate Chuck Schumer (cousin germain de l’actrice Amy Schumer) et le mystérieux Frank Tribble, représentant de cette nouvelle aventure. Baptisée NYC VIP Access, elle fleure bon l’arnaque à tous les niveaux : tickets deluxe pour assister au concert de Beyoncé pourtant déjà sold out, meeting avec Taylor Swift, accès premium au Met Gala, billets pour les VIP Masters Clubs, dîner spécial avec LeBron. Et autres monstruosités. Le « Fyre shit » comme le surnomment les gens à l’écoute de l’histoire, ressurgit brièvement : Billy a utilisé sans permission la mail list du festival pour bombarder les utilisateurs d’annonces bidon ! L’entreprise est monstrueuse, tout comme la chute. Les journaliste, aux aguets, ont senti le vent tourner en leurs faveurs et annoncent les arguments aux personnes trop crédules : Taylor Swift ne fait pas de meeting avec ses fans, le Met Gala est strictement contrôlé par Anna Wintour qui donne ou non son accord à l’invitation, le défilé Victoria’s Secret n’avait pas encore de billets. Tout comme le festival, la petite entreprise fait faillite, les coéquipiers s’évanouissent, et Billy retrouve sa cellule, condamné à 6 ans de prison pour escroquerie, blanchiment d’argent, usurpation d’identité, intimidation de témoin. Il se lave dans un lavabo, a trouvé une copine qui l’a épaulé dans cette histoire (elle apparaît d’ailleurs dans Fyre Fraud), et écrit ses mémoires sobrement intitulées Promythus : The God of Fyre. Fin du chapitre.

Fyre Festival, bûcher des vanités millenial

Un exemple de mail frauduleux du NYC VIP Access à Seth Crossno, blogueur influent qui a couvert le Fyre Festival

En somme, comme le dira plus tard le réalisateur de la publicité du Fyre Festival, le vrai festival était en réalité la publicité elle-même. Cette phrase sonne comme terriblement vraie lorsqu’on regarde l’ensemble avec un peu plus de précision. Avec cette gigantesque simulation d’une réalité existant uniquement dans la tête de jeunes millenials désoeuvres, le Fyre Festival est devenu le symbole d’une vanité aussi cruelle que douloureuse. Les critiques affirment que l’événement fut en quelque sorte Instagram en temps réel, et on ne peut qu’acquiescer à cette comparaison. C’est le monde dans laquel évolue la génération Z : un monde où la célébrité est le but ultime de reconnaissance sociale, où le selfie est une arme à likes, le post Instagram, un besoin d’exister. Un monde où les petits cheftaillons deviennent des messies et rêvent de voir leur entreprise cartonner comme Facebook ou Google, en piétinant la vie, la valeur et les buts des gens qui travaillent avec eux, se dévouant corps et âme dans un but qui n’est pas le leur, mais d’un dirigeant prêt à tout pour la fame. Comme le dit si bien Major Lazer dans le documentaire de Netflix, tout le monde veut son petit pouvoir, son petit espace deluxe avec une exclusivité pour se sentir vivre.

Si je devais faire la liste des choses qui me gênent d’avouer, c’est que ma peine ne se tourne pas vers les gens qui ont accepté de venir. J’avoue un peu méchamment qu’une infime partie de moi-même avait ri jaune devant ces jeunes influenceurs sortant d’une pub American Apparel lâcher quelques larmes à l’évocation d’un sandwich sec et de tente abjecte. La tristesse et la vérité venaient quelque part de tous ces collaborateurs un peu perdus qui ont cru dur comme fer à ce rêve inaccesible de beauté et de privilèges, la beauté et la sincérité venait du visage en larmes de Maryann Rolle contrainte à dépenser tout son argent pour nourrir des festivaliers imbus d’eux-mêmes. La vraie vie venait de ces Bahamiens honteusement exploités qui croyaient à un boum économique et se sont retrouvés plus bas que terre. Eux sont les réels perdants de l’histoire, ainsi que notre part d’humanité à ce festival de la hype où tout n’est qu’illusion.

On a souvent comparé le Fyre Festival à Woodstock, mais je pense en ce sens que c’est une erreur. Woodstock se voulait un festival ouvert sur le monde et optimiste, puis s’est converti en trois jours de paix, d’amour et de musique, où les hommes et les femmes pouvaient s’unir pour un meilleur lendemain. le Fyre Festival, lui, n’est qu’un pur produit du marketing, comme une foire aux vanités faite pour et par les influenceurs, une minorité de personnes que la terre, ayant tout le barda technologique dernier cri, voulant son « petit quart d’heure de gloire », qui s’est transformé en 24h de cauchemar retranscrit en direct. A l’idéalisme et au point culminant du flower power avant sa brutale chute introduite par Woodstock, Fyre n’est que le summum de l’arrogance et de la fuite en avant, un rêve artificiel où au final, le pire de l’humanité ressort toujours. Il n’est plus question de bonté ou de couronne de fleurs dans les cheveux pour aimer son prochain, mais le nombre de likes sur un post de fausse bonté pour obliger son prochain à s’aimer, avec une couronne fleurs en plastique Wish sur la tête. Le vrai n’est plus vrai, mais une simple promesse de vrai balayée par l’opportunisme et une cage dorée.

Il vous reste encore la liberté de ne pas vous y prendre, et de vous pose les bonnes questions : le post ou la vie ?

Fyre Festival, bûcher des vanités millenial

Les documentaires sur le Fyre Festival

Fyre, The Greatest Party That Never Happened

Fyre, The Greatest Party That Never Happened

Année : 2019 | Réalisateur : Chris Smith | Disponible sur Netflix

On peut critiquer le fait que Jerry Media (qui avaient assuré la promotion du Fyre Festival) ait produit le documentaire en question et n’y apparaissent presque pas. Mais dès les premières minutes, Fyre dévoile une véritable mine d’informations très bien restituée. On s’attarde sur le déroulement chronologique de l’histoire, et tous les intervenants qui ont travaillé dessus, des débuts prometteurs à la chute spectaculaire. Passé le stade de l’hébétude, on découvre la stupeur, la colère et l’indignation, le tout entrecoupé d’anecdotes assez drôles et d’autres plus grinçantes… On décerne également la personnalité de Billy en filigrane, sorte d’ombre malfaisante qui va toujours prendre les mauvaises décisions ou bien fuir ses responsabilités, sous l’oeil médusé de ses amis. Une incroyable aventure très bien racontée malgré quelques placements de produits inutiles et un peu de condescendance.

A ne pas manquer. Et une véritable leçon d’organisation pour tous les apprentis organisateurs!

Fyre Fraud

Fyre Fraud

Année : 2019 | Réalisateurs : Jenner Furst & Julia Willoughby Nason | Disponible sur Hulu

Le documentaire prend le parti de s’intéresser plutôt à Billy McFarland. On y découvre son enfance où pointe très tôt un désir violent de reconnaissance et déjà un genie pour l’entourloupe. Le point fâcheux du récit est le versement de la somme de 150 000$ à Billy pour l’interview. Somme gâchée par la mauvaise volonté de Billy sur toute la durée du film : sourd aux accusations, l’escroc se défend mollement et renvoie l’image d’une enveloppe vide et dénuée d’intérêt, qui s’illumine brusquement à l’écoute des mots « likes », « investissement », « argent » et « fête ». Un pur produit de la génération Z dans ce qu’elle peut faire de pire. Un complément intéressant pour apprendre les coulisses de la « fraude » en question, des systèmes de bookings opaques, et des dessous peu reluisants de l’affaire. On notera un montage dynamique mais un peu fatiguant avec ses extraits de dessins animés et séquences censées faire rire, mais un bon moyen d’en savoir plus sur ce Bernard Madoff des Millenials !

Les vidéos sur le Fyre Festival

Fyre Festival COMPLETE Disaster.

VLOG of Chaos !

Austin Mills, joueur de basket à la NBA, voulait passer du bon temps avec ses amis aux Bahamas dans un beau festival. Inutile de dire que la balade a viré à la foire d’empoigne… Le vlog en question résume parfaitement le chaos déchaîné du Fyre Festival…

Mention spéciale à Austin Mills et son calme olympien, dans un déluge de n’importe quoi. Une vidéo évocatrice du désastre qui a valu de nombreux articles dithyrambiques dans les journaux et une participation au documentaire d’Hulu.

The Failure of Fyre Festival

L’inébranlable Internet Historian tente la voie de l’humour pour désamorçer l’histoire avec son talent habituel pour le surréalisme. On se prend à rire même si l’histoire est glauque.

On y apprend des informations intéressantes sur le pouvoir des réseaux sociaux et le peu d’éthique dont a fait preuve les gens dans cette histoire. le regard que pose l’Historian est grinçant, drôle et enlevé. Il se permet même de juger de haut les influenceurs qui selon lui ont moins souffert que les locaux. Une belle leçon d’humilité. Bref, soutenez Internet Historian sur Patreon !

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