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Année : 1993 | Genre : Britpop | Label : Food Records

1993 est une année épouvantable pour Blur. Victime d’un producteur escroc qui les a vidé de leur argent et de leur énergie vitale, le groupe est sur les dents. Il n’a d’autres ressources que d’accepter un deal avilissant : réaliser une tournée gigantesque aux Etats-Unis, signer des albums dans des centres commerciaux, faire les singes durant les interviews, enchaîner encore et encore les lives douloureux devant un public qui s’en fout royalement, et espérer rembourser leur dette de 60 000 livres… Le voyage sera exécrable, et les conséquences désastreuses : les beuveries s’enchaînent, tout le monde est déprimé et se tape dessus. Damon, Graham, Alex et Dave veulent rentrer chez eux et oublier cette horrible aventure…

Mais comment quatre petits blancs-becs de Colchester, nostalgiques de bière tiédasse et du club de football Chelsea, allaient donc retrouver leur dignité perdue?

 

Un certain flegme britannique

Considéré comme un groupe à part dans la galaxie des pop bands de l’époque, Blur ne cherche pourtant qu’à se faire gentiment aimer depuis la sortie de leur premier album Leisure. Un opus un peu tordu, pas super bien ficelé mais convaincant dans ses efforts de réinventer une certaine pop britannique, et qui avait réussi à charmer le NME ou encore Spin, grands pontes de la la presse musicale. Une toute petite notoriété avait éclaté, leur permettant d’être au moins vus comme des gars sympas avec qui on aimerait bien boire une bière, rigoler sur les filles et parler de la politique anglaise avec humour.

Et puis l’argent vint à manquer, stupidement. Damon Albarn, un chien sans maître et épris de liberté, se retrouva fort dépourvu lorsque l’appel du manager parut à ses oreilles, lui demandant présentement de rembourser la somme de 60 000£ (énorme pour l’époque). Le flegme britannique des futurs Beatles allait prendre un sacré coup dans le pays de l’Oncle Sam. La désillusion sera complète… l’Amérique se fout royalement d’eux, des baked beans et du black pudding, car elle subit de plein fouet la vague grunge qui sévit dans les moindres recoins de ses territoires. Le choc est terrible pour Damon qui s’aspire qu’à une chose : faire ce qui lui plaît, c’est-à-dire une pop théâtrale et arty, apprise en écoutant les professeurs d’art et en ne jurant que par les Kinks. Mais le pays du pygargue va plutôt l’enfoncer dans le purin et lui faire prendre conscience qu’il n’avait rien à faire ici. Une fois la tournée terminée, les 4 garçons pensaient enfin revoir leur mère et boire une bonne tasse de thé. Erreur fatale.

Aussitôt arrivés sur place, Blur constate avec effarement que tous les efforts de Leisure sont tombés à l’eau : à présent, NME ne jure que par Suede et son flamboyant chanteur à la sexualité trouble : Brett Anderson. Pour Damon Albarn, c’en est trop. Lui qui aspirait à rentrer chez lui afin de se reposer, il y voit là une bonne occasion de se révolter contre un groupe qui selon ses dires « repoussait les limites de la décence humaine à chaque album ». Sans compter qu’un groupe venus des tréfonds industriels de Manchester allait tout casser l’année suivante : Oasis. Il était vraiment temps pour Blur de se ressaisir, d’oublier le pays du hamburger et ce satané grunge qui menaçait leur pays…

 

Genèse en dents de scie

Cet alignement des planètes effroyable allait grandement motiver Albarn qui sentait que le vent de la pop allait bientôt tourner en leur faveur. Cependant, les premiers tâtonnements furent difficiles. Food Records, qui ne savait plus trop s’ils devaient se séparer de leurs poulains, n’apprécie pas que Blur change leur image baggy maladroitement mise en scène avec Leisure. Pour eux, une pop anglaise authentique et classique sonnerait faux, voire kitsch. David Balfe (fondateur de Food Records), pas franchement convaincu, est bientôt harcelé par les membres pour travailler avec Andy Partridge du groupe XTC. Blur et Partridge travaillent ensemble en compagnie de Dave Stewart, un claviériste reconnu par la profession, mais l’expérience tourne court. Alex James, le bassiste, qualifiera de « désastre » cette collaboration, malgré le fait que mis bout à bout, les sons formaient une certaine cohérence artistique, mais ne sonnaient « pas du tout sexy ».

Partridge est le premier étonné, convaincu du bien-fondé de ses capacités. Se découvrant un côté protecteur envers Blur, il est persuadé de faire son travail correctement. Cependant, sa relation avec David Balfe est quelque peu choatique… il qualifie celui-ci de connard (sic!) et lui découvre un côté « bipolaire » dans son appréciation de son travail arguant un jour qu’il adore les enregistrement – il ira même qualifier Partridge de « George Martin » avec « Les Beatles » (Blur) – puis le lendemain, dire à son associé Andy Ross que tout ça « est de la merde » …! Dans cette ambiance délétère, Blur enregistre tout de même quatre chansons, mais comprend qu’il ne peut continuer ainsi et décide d’arrêter les frais.

Tout va basculer avec une rencontre décisive : Albarn enfonce des portes et finit par obtenir un rendez-vous avec Stephen Street. Producteur plutôt discret à l’époque, mais qui deviendra au fil des ans un véritable monstre que tout le monde s’arrachera, responsable des autres albums de Blur (tous des succès) et de la découverte de The Cranberries. Celui-ci, voyant le désarroi logique du groupe, va devenir un grand frère de substitution et mener Blur vers un chemin salutaire. L’ambiance est plus détendue, plus chaleureuse, le travail se passe très bien. La relation entre Street et le groupe évolue vers une réelle et solide amitié, prolifique qui plus est, car Street s’occupera de tous leurs albums jusqu’à Blur en 1997, et des albums solos de Graham Coxon.

Décembre 1992, l’album est prêt. Balfe se montre une nouvelle fois enragé, arguant que l’album est pourri (« à chier » même) et qu’il ne sera vendu qu’aux lecteurs du NME magazine en raison de son cruel manque de tubes. Pire même, Balfe rétorque à ses poulains médusés qu’il s’agit d’un suicide artistique et ne veut en aucun cas être mêlé à ça… C’en est trop pour Street et surtout pour Albarn, qui est plus qu’épuisé par cette production difficile et qui souhaite en finir au plus vite. Furibond, Albarn, après une gueule de bois monumentale au lendemain de Noël, écrit For Tomorrow, sur le piano de ses parents…

Enfin, l’album est réellement finalisé. Pour augmenter ses chances de percer aux Etats-Unis (ironie de l’histoire), SBK demande à Blur d’enregistrer une chanson en compagnie de Butch Vig, producteur très demandé depuis son travail avec Nirvana… Le groupe refuse, mais enregistre quand même leur second tube, Chemical World. L’histoire devrait s’arrêter là, mais le sort en aura décidé autrement…

Blur, Modern Life Is Rubbish - ALworld.fr

 

Contrariétés de la vie moderne

Albarn a depuis toujours en adoration les Kinks et leur leader, Ray Davies. The Jam, the Small Faces ou encore The Who sont des influences notables pour Modern Life Is Rubbish. Jamais titre n’avait été aussi révélateur d’un état d’esprit grinçant : la vie moderne craint. Dans sa composition, on comprend que Blur opère un changement salutaire : l’album se permet d’ajouter des éléments punk rock dans ses chansons (Advert), psychédéliques (Chemical World) voire carrément vaudevillesques (Sunday Sunday). Ce fut un choix très judicieux d’avoir mis For Tomorrow comme entrée pour l’opus, car c’est cet élément qui a peut-être joué dans le succès du moins critique de l’album, le NME Magazine en personne affirmera d’ailleurs que cette chanson résumait parfaitement la « quintessence » de Blur. L’héritage baggy de Leisure se fait encore sentir comme dans Oily Water, mais la mue est évidente : le groupe est désireux de remettre au goût du jour une pop anglaise qu’on pensait moribonde… non sans garder une certaine lucidité.

Car même si les membres de Blur est content d’être revenu en Angleterre, ils n’ont jamais été aussi cyniques et sans concession une société anglaise à la fois difficile et mélancolique : Modern Life Is Rubbish est un conte désenchanté sur les turpitudes de la vie londonienne, faites de dîners guindés ennuyeux – quand on a la chance d’y être invité -, de beuveries sans fin sur les pelouses de Hyde Park, de banlieusards sordides échoués dans la City, respirant l’air pollué de la ville fait de pétrole et de bière tiédasse. On y parle de belles filles un peu éloignées des mecs sans avenir, de peeping tom (voyeurs dans l’argot anglais), et de rêves brisés sur les bords de la Tamise. L’humour grinçant britannique typique de Ray Davies rencontre l’amertume chantante de Paul Weller (guitariste de The Jam).

L’enrobage graphique n’est pas à négliger. On voit sur la pochette de l’album une locomotive Mallard flambant neuve crachotant sa fumée à toute allure sur les rails. L’agence Stylorouge, connue pour son exellent travail sur toutes les pochettes de Blur, fut charmée par l’aspect vintage de la photo trouvée sur une banque de photos située à Halifax, et décide de la choisir pour pochette. Et c’est ainsi qu’un pur symbole de l’après-guerre anglaise devint le symbole d’une vision amère d’une existence à la sauce british.

Blur, Modern Life Is Rubbish - ALworld.fr

 

La réception de l’album fut polarisée. Ce qui entérina quelque peu un grand succès, ce fut finalement l’imagerie qui aurait pu ajouter un peu de plus-value à Blur. L’utilisation d’une vieille locomotive a priori inoffensive, ainsi que le choix malheureux de photos de presse la « British Image 1 » : On y voit Albarn et sa clique poser avec un Mastiff sur un mur délabré, dans une attitude désintéressée et vue comme arrogante. Elle fut à tort considérée comme une prise de position volontairement nihiliste et nationaliste par la presse. Ce qui poussa le groupe à sortir une seconde photo intitulée British Image 2, où l’on voit les quatre compères sirotant un thé dans un salon vieillot, engoncés dans des vêtements old school et une attitude cul-serrée. On notera l’humour du groupe.

Blur, Modern Life Is Rubbish - ALworld.fr

Blur, Modern Life Is Rubbish - ALworld.fr

 

L’album se classe rapidement n°15 dans les charts britanniques, bien, mais pas vraiment un grand succès, et il se vendra dans un premier temps à 40 000 copies. Malgré tout, Blur respire enfin : ils ont vraiment réussi à accomplir quelque chose, et se sentent moins déprimés qu’ils ne l’avaient été jadis. Alex James affirmera, bien des années plus tard, que pour lui Modern Life Is Rubbish a été un album à succès, que tout était,selon ses termes, « merdique » autour d’eux, excepté cet album. L’accueil aux Etats-Unis fut logiquement tiède et peu amène, contrairement en Angleterre. La presse musicale britannique se montre plus réceptive, arguant que l’opus est un savant mélange de poésie, d’humour absurde et de mélancolie. Beaucoup y voient une célébration ironique de la vie anglaise, faite de rituels absurdes et de situations étranges. Bref, Modern Life Is Rubbish ne passe pas, pour une fois, inaperçu.

 

Un héritage arty

On pourrait penser que Modern Life Is Rubbishs est un pur produit de son époque. Il faut dire que la société anglaise de 1993 commence à changer. Parallèlement à la sortie de l’album, Tony Blair fait son entrée à 10, Downing Street en tant que premier ministre britannique et casse l’image guindée que pouvait avoir la politique anglaise. Il deviendra avec le temps l’un des ministres les plus populaires de l’histoire de l’Angleterre, et certainement l’un des plus télégéniques et photogéniques de son temps. Anna Wintour et Liz Tilberis décident que Londres deviendra une place centrale pour la mode, permettant à des créateurs comme Alexander McQueen et Isabella Blow d’être sur le devant de la scène, et à l’école Centrals Saint Martins à asseoir une réputation inébranlable d’école à génies de la mode. Le Britart fait son entrée dans les plus grandes galeries londoniennes. Même si le mouvement Cool Britannia lancé par Tony Blair s’avérera avec du recul n’être qu’un bon gros coup marketing, la pop allait bientôt retrouver ses lettres de noblesse et réapprendre aux plus jeunes à aimer la scène et à remplir les salles de concert qu’ils avaient déserté pendant de longues années…

Car malgré des ventes correctes, Modern Life Is Rubbish marqua durablement les esprits et on ne prit plus de haut Blur comme dans le passé. Tous finissent par comprendre que le petit groupe de Colchester aviné et sans espoir était sur le chemin de la rédemption. Les balbutiements baggy et Madchester de Leisure allaient préfigurer un retour en force de la pop anglaise. La tournée qui s’ensuit est un succès, le point d’orgue étant le festival de Reading en 1993, où la scène est bondée de jeunes gens aux cheveux ébouriffés qui connaissent par cœur toutes les chansons de l’album !

Mais ce que tout ignore, c’est que le gros monstre appelé Britpop allait naître en partie grâce à cet album. On oubliera hélas pendant un temps les manières glam de Suede pour embrasser de façon arrogante l’art pop de Blur. Le futur donnera raison à Albarn et ses choix risqués en matière de production. Car si Modern Life Is Rubbish ne fut pas le History de Michael Jackson en cette année 1993, il allait être le parfait brouillon pour le monstre Parklife qui sortira l’année suivante, asseyant définitivement Blur comme le groupe à sensations de son époque. L’opus est considéré comme beaucoup comme le premier d’une trilogie anglaise à succès, baptisée « Life » par certains médias, s’arrêtant en 1995 avec le théâtral The Great Escape.

La déferlante n’allait par tarder à arriver.

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